Professeur émérite de l’Université Laval, chercheur et auteur
Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’engager dans la communauté LGBTQ+?
Michel Dorais : Au début des années 1970, l’idée de communauté LGBTQ+ n’existait guère.
Il y avait les bars, mais pas de regroupements communautaires. J’étais ado quand l’homosexualité fut décriminalisée et jeune adulte quand ce ne fut plus une maladie mentale. Ces avancées ont permis l’émergence des premiers organismes LGBTQ+. Quand ils ont surgi, je m’y suis retrouvé, au propre comme au figuré. Comme j’étais proche de pionniers ayant œuvré pour l’inclusivité des chartes et des services publics, je les ai rejoints. C’est ainsi que cela a commencé, il y a plus de 50 ans.
Te considères-tu comme militant, ou simplement comme quelqu’un qui agit pour sa communauté?
Michel Dorais : Je suis un citoyen et un professionnel engagé. Je réserverais le titre de militant·e aux gens travaillant surtout bénévolement. Cela dit, toute ma carrière d’intervenant,
de chercheur, d’enseignant et d’auteur, en travail social et en sociologie, fut consacrée à
combattre les préjugés et la désinformation, et ça continue…
Quel moment de ton parcours militant t’a le plus marqué ?
Michel Dorais : Il y en a deux. Le premier moment, lorsque je fus témoin expert pour la première cause, gagnée, de discrimination pour transidentité au Tribunal des droits de la personne
en 1998. Le second, en ayant contribué à monter et à donner les premières formations
professionnelles sur la diversité sexuelle et de genre, au début des années 1990. Cela a aussi été une expérience marquante.
Pourquoi l’engagement communautaire reste-t-il important aujourd’hui?
Michel Dorais : Avec la montée des droites réactionnaires, dont les discours envahissent les médias et les partis politiques, sans compter le mauvais exemple de notre voisin du Sud, s’engager activement pour les droits et libertés LGBTQ+ est plus important que jamais.
Selon toi, est-ce que le militantisme queer d’aujourd’hui est différent de celui d’il y a 10 ou 20 ans?
Michel Dorais : On prend trop les droits fondamentaux pour acquis. Comme on l’a vu aux
États-Unis, on peut perdre soudainement ce qui a été gagné sur plusieurs décennies.
Les mouvements LGBTQI+ sont hélas aujourd’hui très fragmentés, alors que faire front commun serait essentiel.
Quelles luttes te semblent les plus urgentes pour la communauté LGBTQ+ actuellement?
Michel Dorais : Les droits des personnes trans et non binaires sont les plus attaqués, ce pourquoi nous devons leur être solidaires. L’éducation à la sexualité est aussi remise en question par certains partis politiques afin d’en exclure les réalités LGBTQ+, comme aux États-Unis.
Qu’est-ce qui te donne espoir quand tu regardes les nouvelles générations queers?
Michel Dorais : Leur inventivité me ravit, notamment en ce qui concerne les mots et les concepts : la diversité est nommée avec plus de précision que jamais! Mais les défis que les jeunes rencontrent sont énormes : les attaques anti-LGBTQ+ pleuvent, notamment sur les réseaux sociaux.
À quoi ressemble ton engagement au quotidien, concrètement?
Michel Dorais : Depuis ma retraite, je publie beaucoup sur Facebook. Je suis aussi en train d’écrire pas moins de quatre ouvrages qui porteront sur la diversité sexuelle et de genre. Je donne encore des formations. Il faut travailler fort, les homophobes et les transphobes ne prenant jamais de vacances.
Qu’est-ce que la communauté t’a apporté personnellement?
Michel Dorais : J’en ai récolté des amitiés sincères et durables, même si l’épidémie du VIH m’a fait perdre beaucoup d’ami·e·s (et de militant·e·s) qui auraient aujourd’hui mon âge. J’essaie d’être digne de leur héritage.
Si tu devais résumer en une phrase pourquoi il faut encore s’engager aujourd’hui, que dirais-tu?
Michel Dorais : Si on ne se bat pas aujourd’hui pour préserver des acquis, je crains qu’ils
disparaissent, ce qui arrive aux États-Unis, qui furent longtemps notre modèle. Les mouvements anti-LGBTQ+ étant bien organisés et financés, y faire contrepoids est un immense défi.

