Mercredi, 20 mai 2026
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    Être enfin compté.e.s

    Pendant longtemps, les personnes LGBTQ+ ont existé dans les marges des statistiques officielles. Invisibles dans les formulaires, absentes des grandes études démographiques, souvent réduites à des estimations approximatives ou à des recherches communautaires menées avec peu de moyens, mais énormément de détermination.

    Voilà pourquoi l’annonce de Statistique Canada, qui inclut pour la première fois une question sur l’orientation sexuelle dans le recensement de 2026, mérite d’être saluée. Ce geste peut sembler technique, bureaucratique même. Pourtant, il porte une immense charge symbolique et politique : celle de reconnaître officiellement que nous faisons partie du portrait du pays. Être compté.e.s, c’est exister autrement qu’à travers des clichés, des débats ou des controverses. C’est apparaître dans les données qui servent à construire les politiques publiques, les services, les budgets, les programmes de santé, les stratégies en logement, en emploi ou en lutte contre la pauvreté. C’est aussi reconnaître que les réalités LGBTQ+ ne sont pas anecdotiques ni marginales, mais pleinement canadiennes.

    Pendant des décennies, les communautés queer ont dû expliquer, démontrer et parfois même prouver leurs réalités sans disposer d’outils statistiques solides. Pourtant, les organismes communautaires et les chercheurs répètent depuis longtemps les mêmes constats : les personnes LGBTQ+, et particulièrement les personnes trans, non binaires et bispirituelles, vivent davantage d’isolement, de précarité économique, de discrimination et de problèmes de santé mentale.

    Mais comment convaincre les décideurs lorsque les chiffres officiels n’existent pas? Cette nouvelle question du recensement arrive après des années de revendications portées par des chercheurs, des militant.e.s et des organismes communautaires. Elle représente donc une victoire discrète, mais importante.

    Une victoire de la patience et de la persévérance. Cela dit, cette avancée soulève aussi plusieurs questions. Qui se sentira suffisamment en sécurité pour répondre honnêtement? Combien de jeunes vivant dans des familles peu ouvertes choisiront de taire leur orientation? Combien de personnes garderont encore une méfiance envers les institutions gouvernementales après des décennies de stigmatisation, de médicalisation ou de discrimination?

    On ne peut pas ignorer cette réalité. Pour plusieurs personnes LGBTQ+, particulièrement les aîné.e.s, les personnes racisées, autochtones ou vivant en région, l’idée même de divulguer son orientation sexuelle à l’État peut encore provoquer un malaise bien réel.

    Il faudra probablement aussi quelques autres recensements avant qu’un plus grand nombre de personnes se sentent totalement à l’aise de dévoiler ouvertement leur orientation sexuelle dans ce type de démarche officielle. La confiance ne se décrète pas. Elle se construit lentement, génération après génération, à mesure que les communautés sentent que leurs réalités sont reconnues, respectées et protégées.

    Et pourtant, malgré ces craintes légitimes, il demeure essentiel d’avancer. Parce qu’on ne peut pas améliorer ce qu’on refuse de voir. Parce qu’une société plus inclusive passe aussi par une meilleure compréhension des réalités vécues par ses citoyen.ne.s. Parce qu’en l’absence de données, les besoins des communautés LGBTQ+ risquent trop souvent d’être relégués au second plan.

    Concrètement, ces données pourraient permettre de mieux documenter les enjeux de santé mentale chez les jeunes LGBTQ+, qui présentent des taux plus élevés d’anxiété, de dépression ou d’idéations suicidaires. Elles pourraient aussi aider à mieux financer des ressources d’hébergement pour les jeunes queer en situation d’itinérance, une réalité encore largement sous-estimée au Canada.

    Dans le domaine de la santé, des données plus précises pourraient également contribuer à améliorer l’accès aux soins adaptés pour les personnes trans et non binaires, particulièrement en région. On pourrait aussi mieux mesurer les écarts de revenus, les réalités de discrimination au travail ou les besoins spécifiques des aîné.e.s LGBTQ+, souvent invisibles dans les politiques liées au vieillissement.
    Des municipalités et des gouvernements pourraient enfin s’appuyer sur ces données pour créer des programmes ciblés, soutenir davantage les organismes communautaires ou développer des initiatives mieux adaptées aux réalités locales. Lorsqu’un besoin est documenté, il devient beaucoup plus difficile de prétendre qu’il n’existe pas.

    Le recensement ne réglera évidemment pas tout. Un formulaire ne fera pas disparaître l’homophobie, la transphobie ou les inégalités sociales. Mais il peut contribuer à documenter ces réalités et, espérons-le, à mieux y répondre.

    Il faudra aussi que ces données soient utilisées avec respect, prudence et intelligence. Les communautés LGBTQ+ devront être impliquées dans leur interprétation et dans les décisions qui en découleront. Être compté.e.s ne doit jamais devenir une simple opération statistique déconnectée des personnes concernées.

    Cette initiative pose enfin une question plus profonde : qu’est-ce qu’une société choisit de mesurer? Car ce qu’on décide de compter révèle aussi ce qu’on considère important. Pendant trop longtemps, les réalités LGBTQ+ ont été perçues comme secondaires, invisibles ou trop complexes pour entrer dans les cases officielles. Aujourd’hui, le Canada reconnaît enfin que nos vies, nos parcours et nos réalités méritent elles aussi d’être documentés. Et cela, en soi, constitue déjà une forme de reconnaissance. Une reconnaissance imparfaite, certes. Mais profondément humaine.

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