Pendant des décennies, les membres de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres fuyaient les régions pour s’établir à Montréal ou à Québec, mais le vent a tourné depuis quelques années. Plusieurs personnes queers retournent en région ou ne ressentent plus le besoin de la quitter. Afin de mieux comprendre les enjeux, les défis, les joies et les souffrances de nos communautés en 2026, Fugues a discuté avec les dirigeant·e·s de Fierté Val-d’Or, Fierté Charlevoix et Fierté Sherbrooke.
COMMENT VONT LES FIERTÉS RÉGIONALES?
CHARLEVOIX
Dès qu’Alexis Tanguay et Aleck Vitam ont déménagé dans Charlevoix, le comité organisateur de Fierté Charlevoix les a sollicités pour s’impliquer. « Il manque encore de représentant·e·s de la communauté qui veulent s’impliquer, s’afficher et participer aux activités, explique Aleck. On connaît des personnes queers dans Charlevoix, mais on ne les voit presque jamais. »
Le financement représente également un défi. « Fierté Charlevoix n’est pas un OBNL, rappelle Alexis. C’est une initiative née de la volonté d’organismes communautaires qui voyaient une problématique chez les jeunes. Comme on n’est pas un organisme, c’est plus difficile d’obtenir du financement. En plus, on couvre un grand territoire, contrairement aux Fiertés organisées dans une ville en particulier. Avec une petite équipe, ça peut devenir compliqué d’organiser plusieurs événements à Baie-Saint-Paul, La Malbaie et dans les villages. » Cette année, Fierté Charlevoix a eu lieu du 14 au 18 mai.
SHERBROOKE
Quand nous avons questionné Roxanne Paquin-Saikali, présidente de Fierté Sherbrooke Pride et coordonnatrice générale de Fière la fête — dont la quatorzième édition aura lieu du 9 au 13 septembre prochain — elle a également parlé du financement de leurs activités. « Fierté Sherbrooke – Fière la Fête est composée à 100 % de bénévoles, ce qui peut très souvent devenir lourd, souligne-t-elle. On a tenté d’obtenir du financement pour offrir un poste à temps partiel, mais notre demande n’a pas été retenue. Ça fait en sorte que les bénévoles travaillent de 20 à 30 heures par semaine, en plus de leur emploi régulier, pour organiser toutes nos activités. »
VAL-D’OR
En Abitibi-Témiscamingue, la relève constitue un enjeu important. « Cette année, on a vécu un gros changement au sein du conseil d’administration, dit Étienne Gignac. Je suis la seule personne fondatrice de Fierté Val-d’Or toujours en poste. On poursuit avec des gens qui ont peu ou pas d’expérience dans la création d’un festival. Donc, on a décidé d’organiser un festival plus petit en 2026.»
Au lieu de tenir certaines activités au marché public, l’organisation a choisi d’occuper les espaces de certains partenaires. « Ça permet d’offrir davantage de sécurité aux personnes qui participent, dit Camille Paradis. L’an dernier, il y a eu des épisodes de harcèlement. On veut protéger notre communauté. » Cette année, Fierté Val-d’Or aura lieu du 5 au 7 juin.
LES ENJEUX QUEERS DE VOTRE RÉGION
SHERBROOKE
Comme partout au Québec, la montée de la haine, de l’homophobie et de la transphobie crée énormément d’anxiété au sein des communautés LGBTQ+. « Quand on sort dans les clubs, le sentiment de sécurité n’est plus là, dit la présidente de Fierté Sherbrooke Pride. En tant que communauté, on doit rester en groupe. » Elle ajoute que cette peur et ce stress augmentent les besoins en santé mentale. « Malheureusement, les organismes communautaires, qui sont sous-financés, n’arrivent plus à couvrir tous les besoins, ajoute-t-elle. Il y a de plus en plus de services auxquels on a du mal à avoir accès, autant dans le milieu communautaire que dans le réseau public. Ce n’est pas tout le monde de la diversité sexuelle et de genre qui a les moyens d’aller au privé pour obtenir de l’aide. Donc, plusieurs personnes restent prises avec leur anxiété ou demeurent dans des situations dangereuses par manque de ressources. »
VAL-D’OR
La montée de la droite ne se limite pas aux grands centres. « Même si l’Abitibi se trouve à six heures de Montréal, la haine traverse le parc de La Vérendrye, illustre Étienne Gignac. Quand tu fais partie d’une population marginalisée, ça peut être difficile d’évoluer dans certains milieux de travail, surtout si tu es extravagant·e. Certains endroits te répètent que la queerness, en 2026, devrait être exprimée avec parcimonie. » La difficulté, voire l’impossibilité, d’être soi-même contribue à l’exode queer… même en 2026, selon Étienne. « On voudrait garder toute notre communauté en Abitibi, mais plusieurs personnes croient qu’on ne peut pas vivre pleinement ici. Le milieu est petit. La vie amoureuse est plus difficile. Plusieurs personnes vont étudier durant trois à cinq ans à Montréal ou à Québec, et c’est rare qu’elles reviennent ensuite en Abitibi, même si elles restent présentes de cœur. »
Le manque de services et de spécialistes est également criant. « Fierté Val-d’Or s’est fait approcher pour offrir des services dans les centres jeunesse, mais on n’a pas nécessairement la formation pour ça, explique Camille. Et ça veut dire qu’au sein même du centre, ces services n’existent pas. C’est inquiétant pour la génération future. »
CHARLEVOIX
La première édition de Fierté Charlevoix a mené à une consultation afin de mieux connaître les enjeux queers dans la région. « Ce qui est ressorti, c’est le manque d’espaces et d’occasions de rencontre pour les membres de la communauté, dit Alexis. Il y a aussi un grand manque de visibilité et de modèles pour les jeunes de la région. Au secondaire, les membres de nos communautés ne voient personne dans leur entourage qui accepte de s’afficher. Ça peut les pousser à vouloir quitter la région. On connaît plusieurs hommes gais qui sont venus prendre leur retraite ici et qui ne veulent pas faire de vagues. Ils n’osent pas trop s’afficher. » Aleck parle également de la persistance de propos et de comportements déplacés. « En 2025, on a reçu des commentaires haineux sur nos réseaux sociaux : des gens qui disent que ce monde-là ne devrait pas exister, que c’est de la maladie mentale, etc. C’est très rétrograde. On a encore beaucoup d’éducation à faire. Dans nos régions rurales, c’est assez conservateur. »
LE POSITIF DANS VOTRE COIN DU QUÉBEC
VAL-D’OR
Après sept années de fierté locale, les organismes et les commerces connaissent bien l’événement. Plusieurs questions sont adressées à Fierté VD afin de devenir de meilleures personnes alliées. Et l’appui au festival se maintient. « Année après année, les entreprises sont avec nous, précise Camille. On ressent un véritable appui de la communauté.
C’est positif et très concret. » De façon générale, malgré les obstacles, il est désormais possible de vivre en Abitibi en étant queer. « Ce n’était pas nécessairement le cas auparavant, rappelle Étienne. On a notre place, même si on vit dans un milieu forestier et minier. Les compagnies minières donnent de l’argent à notre festival. Les gens attendent notre fin de semaine de célébrations. Beau temps, mauvais temps, ils sont présents à notre marche. »
SHERBROOKE
Misant sur une communauté universitaire vibrante, une vie culturelle forte et un milieu communautaire engagé, la capitale de l’Estrie est généralement accueillante pour les personnes LGBTQ+. « Plusieurs petits collectifs se forment dans les cégeps, les universités ou ailleurs, mentionne Roxanne. Sherbrooke est une bonne ville pour briser l’isolement, trouver des cliques et des groupes de personnes queers. Plusieurs régions nous envient notre tissu communautaire très fort. C’est une ville qui se tient pour nos communautés. Chaque année, à Fière la fête, on le ressent de la part des participant·e·s. Les gens aiment venir à Sherbrooke. On a une super belle gang. »
CHARLEVOIX
Aleck et Alexis le disent sans détour : Fierté Charlevoix est un événement qui mise davantage sur la sensibilisation que sur la fête. « On a organisé une conférence sur la transidentité avec Gabrielle Boulianne-Tremblay et une autre sur la façon d’être une bonne personne alliée », explique Aleck. Peu à peu, les personnes queers sentent que certains commerces de Charlevoix commencent à embrasser la diversité, ajoute Alexis. « On a vu apparaître quelques soirées de drag queens. Avant, les commerces n’osaient pas faire ça, mais ils réalisent maintenant que ça peut être populaire. » Le caractère touristique aide également Charlevoix à s’ouvrir, selon Aleck. « Les locaux qui sont en contact direct avec la clientèle touristique voient des personnes queers et se rendent compte qu’on est des humains comme les autres. Le plus difficile, c’est d’aller chercher les personnes locales qui ne sont pas en contact avec la communauté à travers l’industrie touristique. »
INFOS | FIERTÉ CHARLEVOIX à la mi-mai https://www.fiertecharlevoix.com
FIERTÉ SHERBROOKE — FIÈRE LA FÊTE, du 9 au 13 septembre. https://www.facebook.com
FIERTÉ VAL D’OR, du 5 au 7 juin 2026 https://fiertevaldor.com

