Ma réflexion est née en entendant une dame affirmer que les Autochtones se plaignent le ventre plein. Mon hypothèse s’est précisée en voyant des gens déchirer leur chemise au sujet des toilettes neutres. Mon indignation a atteint son paroxysme en découvrant que les paroles homophobes, racistes, sexistes, transphobes et grossophobes sont plus décomplexées qu’avant. Comme si… plusieurs membres de la majorité n’avaient plus l’espace mental pour être des humains décents.
Retournons à mon premier exemple. Une femme a sombré dans le racisme en m’expliquant que les Premières Nations ne souffrent pas tant que ça en 2026 et qu’elles exigent beaucoup trop du reste de la société. Comme si elle n’avait pas vécu toute sa vie à quinze minutes d’un pensionnat autochtone visant à effacer leur culture. Comme si des générations entières n’avaient pas été sacrifiées au nom
de la culture blanche catholique. Comme si les souffrances intergénérationnelles n’existaient pas. Comme si les problèmes sociaux d’aujourd’hui n’étaient soudainement plus causés par les souffrances du passé.
Comme si son cerveau n’arrivait plus à composer avec toutes les informations qui remontent à la surface depuis des années et qu’elle avait décidé de faire un reset mental. J’ai l’impression d’assister au même phénomène cognitif face à d’autres enjeux de société. Quand le Comité international olympique interdit aux femmes trans de compétitionner comme si la survie de l’espèce humaine en dépendait, alors qu’une seule femme trans a compétitionné aux JO sans grand succès. Quand un fou furieux couvre une policière d’insultes misogynes et sexistes en se filmant pour partager sa folie. Quand les Américains ferment les yeux sur la chasse aux immigrants, aux personnes à la peau foncée qui possèdent pourtant leurs papiers et à tout ce qui ne leur ressemble pas, sans réaliser que leur société va s’écrouler sans eux.
Quand les humains se permettent de commenter le poids des autres, leur style vestimentaire et leur apparence physique. Quand les fans de musique crachent – métaphoriquement – au visage de Chappell Roan parce qu’elle veut des parcelles de vie privée et qu’elle exprime ses limites. Quand ces mêmes personnes citent Céline Dion qui, dans une vieille vidéo, racontait que les célébrités ayant accès à une vie de rêve n’ont pas le droit de se préserver… alors que la diva de Charlemagne a vu son corps TOUT DÉCALISSÉ à force de ne pas goûter à l’équilibre pendant des décennies. Je me sens dépassé par ces comportements. Mon cerveau n’arrive pas à concevoir que les gens se permettent
d’exprimer des idées aussi incohérentes. Comment en sommes-nous arrivés là?
D’abord, parlons de dissonance cognitive. Plusieurs membres de la majorité n’arrivent pas à prendre la pleine mesure des souffrances vécues par les minorités ou qu’ils font subir aux minorités. C’est si loin de leur réalité, si gros, si douloureux… qu’une partie de leur cerveau décroche pour ne plus y penser, pour ne pas explorer l’étendue des dommages, pour ne pas avoir à réfléchir autrement et à changer leurs comportements.
J’émets une autre hypothèse, simpliste en apparence, mais qui me semble révélatrice : les gens n’ont plus d’énergie pour se remettre en question. La pandémie a laissé des litres de peur et de colère dans le ventre de plusieurs de nos concitoyen.nes. Les appareils électroniques nous ont mis à distance des autres humains, ce qui a effacé le civisme chez bien des gens et accentué les réflexes de déresponsabilisation de nos comportements sur les autres.
Les gens sont épuisés, surexposés à la vie d’autrui sur les réseaux sociaux et surinformés sur les problèmes du monde. Dans une société carburant à la valorisation de ce qu’on possède, on consomme trop, on dépense trop, on travaille trop pour rembourser la carte de crédit, on cherche une valorisation externe grâce à nos accomplissements, sans trouver comment identifier notre valeur intrinsèque. Ajoutons à cela l’inflation, la crise du logement et la montée de l’itinérance, et vous sentirez le stress ambiant grimper.
Notre isolement chronique, notre solitude et notre manque de temps sont en train de tuer notre humanité. Quand on court après les minutes, on n’a pas le temps de connecter avec les autres, de respirer, de se déposer, de prendre un pas de recul, de découvrir une nouvelle perspective, de se mettre dans les souliers d’une personne infiniment différente, de prendre conscience de ses biais cognitifs et de ses errances, de choisir de nouvelles façons d’agir et de réfléchir. Quand on court après le temps, notre tête déborde, notre cœur se ferme et notre corps se désarticule.
Quand on court après soi-même, on n’a plus d’espace pour prendre soin des autres, on ferme les yeux sur leur vécu, on n’écoute plus leurs besoins et on se convainc très fort qu’ils ne méritent ni notre gentillesse, ni notre compréhension, ni des ajustements dans nos actions. Dans ce 500e numéro de Fugues portant sur l’engagement et le militantisme, je vous encourage à ne jamais vous taire malgré la fatigue ambiante. Et je vous implore de vous engager à mieux prendre soin de vous pour ne jamais perdre votre capacité à prendre soin des autres.

