Mardi, 9 août 2022
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    Jean Genet : saint et voleur – I

    La parution de l’étude de Pierre-Marie Héron sur Journal du Voleur de Jean Genet nous permet de revenir sur un auteur à l’œuvre rare, parfaite, de plus ou plus commentée, fouillée, décortiquée. Trop souvent psychologisée, l’entreprise littéraire de Genet se voit dans le commentaire de Héron enfin remise à sa juste place, morale et esthétique, sa logique interne y étant fort pertinemment éclairée. 

    Le Journal du Voleur clôt la série romanesque de Genet, après Notre-Dame-des-Fleurs (1944), Miracle de la rose (1946), Querelle de Brest (1947) et Pompes funèbres (1947). Après, l’écrivain se tourne presque exclusivement vers le théâtre, avant de publier un autre roman en 1986, Un captif amoureux, durant la dernière période de sa vie consacrée essentiellement à la politique, à la défense, en particulier, des mouvements révolutionnaires des Noirs et des Palestiniens.

    Si on veut tracer un portrait qui sortirait Jean Genet de la gangue de la légende (qu’il a lui même forgée, faut-il le préciser), il faut se tourner vers ses romans dans lesquels la vie passée des narrateurs se confond avec celle de l’écrivain. L’écriture y est certes autobiographique, mais elle est plus que cela : elle est travestie, c’est-à-dire qu’elle revêt les oripeaux de la vérité et du mensonge.

    Pierre-Marie Héron présente Journal du Voleur de Jean Genet

    Elle se situe au niveau du mythe. La vie personnelle de Genet y est moins réinventée qu’anamorphosée. Elle est une aventure encadrée par un dessein, un but, une finalité, qui est morale; sa rhétorique est celle de la sainteté; sa méthode est l’ascèse; les voies pour y accéder sont celles de l’abjection, atteinte par le vol, l’homosexualité (que le narrateur nomme habituellement pédérastie) et la trahison. Cette aventure ne se lit également que dans la position que l’auteur s’est toujours donnée : celle d’un ennemi irréductible de la société.

    Jean Genet ne commence à écrire qu’en 1941, alors qu’il vient d’avoir 31 ans. C’est en prison (où il se retrouvera plusieurs fois) qu’il écrit Notre-Dame-des-Fleurs, dans lequel il évoque son enfance et les figures homosexuelles qu’il rencontre dans le Paris d’avant-guerre. C’est durant cette guerre qu’il commence à frayer avec la gent littéraire; il rencontre, en particulier, Jean Cocteau, qui s’occupera de le faire publier, mais également Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Violette Leduc et François Sentein.

    C’est aussi presque durant toute la guerre et en prison qu’il compose ses proses romanesques, une pièce de théâtre, Haute surveillance, et un poème extraordinairement lyrique, Le condamné à mort. Sa puissance de création est phénoménale à ce moment-là. Ses premiers écrits paraissent sous le manteau chez un petit éditeur, celui de la revue L’Arbalète, le Lyonnais Barbezat, et ensuite chez Gallimard, censurés, cette fois-ci, volontairement par l’auteur lui-même, mais ils lui assurent immédiatement, brutalement même, une notoriété.

    Celle-ci ne faiblira jamais : ses œuvres, après moult retouches et corrections, sont regroupées par la suite dans la série des Œuvres complètes, chez Gallimard, entre 1951 et 1968; les études se multiplient, inaugurées par l’essai de Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr (1952); de nombreux colloques universitaires ont lieu; des biographiques ne cessent de s’accumuler, dont l’incontournable d’Edmund White, Jean Genet, publiée en 1993.

    Les chercheurs ont tenté tout autant de débroussailler cette vie souvent affabulée que d’analyser les fondements de la morale personnelle de l’écrivain et de dégager la modernité d’un style dont les sources se trouvent dans les grands classiques français (comme Pierre de Ronsard). L’œuvre de Genet, par sa poésie, résiste encore; c’est pourquoi elle demeure inépuisable.

    Jean Genet, comédien et martyr / Jean-Paul Sartre

    Poète, c’est justement ainsi que se définissait le délinquant Genet, né à Paris en 1910, de père inconnu et abandonné par sa mère, Gabrielle Genet. Enfant, il est envoyé dans une famille nourricière qui tient une laiterie et lui offre une éducation tout à fait normale. Il commet son premier vol à l’âge de 10 ans, acte fondateur d’une mythologie qu’il construira plus tard dans ses livres.

    Fustigé et placé plus tard dans une école de réforme, il transforme cet acte en en faisant l’emblème de son vice et de son asocialité profonde. Le vol deviendra la règle de sa vie future, ce sera une vocation, qu’il magnifiera et dramatisera, jusqu’à en faire un élément essentiel de sa sainteté, qu’il définira plus précisément dans Journal du Voleur. Il puise dans sa vie de voleur, puni et emprisonné, une légitimité de poète maudit. C’est par le vol, et ensuite par l’homosexualité et la trahison, qu’il conçoit son existence, développe sa vision du monde et formule son esthétique.

    Écrire Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la rose et Journal du Voleur lui permet une plus grande conscience de sa qualité de voleur, activité principale de sa vie. Il justifie ainsi cette pratique, la range comme porteuse de son individualité parce qu’elle donne une authenticité à sa misère, à son vagabondage et à ses petits méfaits; il la considère comme un principe créateur de sa vie.

    Dans ses livres, il veut que cette pratique devienne, comme il l’écrit, lisible, c’est-à-dire légendaire. Il la transposera donc, en usant d’omissions et de réorganisations des faits, avec raccourcis et approximations, seul moyen pour lui d’être fidèle à sa condition de voleur et à la culpabilité qu’il assume conséquemment, car la seule qualité qu’il revendique pour sa création, c’est qu’elle soit entendue comme la relation d’une aventure morale.

    C’est ainsi que chaque scène où il est question de vol est inscrite comme un enseignement moral. Dans le vol d’un camarade de prison pour qui il a quand même une affection, Genet découvre la force d’une trahison. Un vol dirigé contre un ami permet d’abolir le remords et les liens de fraternité. En dévalisant un client homosexuel, il se sent capable d’aller plus loin dans la cruauté et d’annihiler le goût d’une pauvreté misérable. Le vol lui impose une discipline. Il est une donnée morale essentielle à la perfection, qu’il appelle sainteté.

    Les livres en prose de Genet se veulent donc une lecture morale de son passé, lecture dont les arguments sont subtils et complexes, tant et tellement que la frontière entre le bien et le mal y est difficile à marquer. Ils relèvent en quelque sorte d’une casuistique car, pour Genet, le vol — comme l’homosexualité et la trahison, sur lesquelles nous reviendrons — est une vertu théologale, une vertu naturelle qu’il faut cultiver, comme la pauvreté, la misère, l’humilité, la honte, comme la dureté aussi, la cruauté, l’indifférence, le mépris et, même, le sacrifice.

    Dans ses livres, de personnage en personnage, Jean Genet assume, prend en charge tous les actes qui y sont commis, même les plus ignominieux, car il se sent responsable, solidaire de tous. Tout cela est à la fois simple et paradoxal.

    (Suite au prochain numéro)

    Pierre-Marie Héron présente Journal du Voleur de Jean Genet. Paris: Gallimard, 2003. 256p. (coll. : Foliothèque, no 114)

    Journal du voleur / Jean Genet. Paris: Gallimard, 1949. [Repris dans la collection “Folio”, no 493, Paris, Gallimard, 1983.]

    Jean Genet / Edmund White, traduit de l’anglais par Philippe Delamare, avec une chronologie par Albert Dichy. Paris: Gallimard, 1993. (coll. : Biographies)

    Jean Genet, comédien et martyr / Jean-Paul Sartre. Paris: Gallimard, 1952.

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