Samedi, 9 mai 2026
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    Simon Alarie taille un bijou dans la noirceur du monde

    Cass est obèse, boulimique, anorexique, habituée d’être invisible, née dans la pauvreté, élevée par un père violent, abandonnée par une mère qui sauve sa peau. Cass est l’ado mise en lumière par Simon Alarie qui, avec T’es belle pour une grosse (Leméac), parle de la misère des femmes d’aujourd’hui avec autant de doigté que Michel Tremblay le fait depuis des décennies. Son premier roman est un petit bijou taillé dans la noirceur du monde.

    Quelle place l’écriture occupe-t-elle dans ta vie?
    SIMON ALARIE : Je suis auteur, prof et syndicaliste. J’enseigne au secondaire à des élèves avec des troubles de comportement, d’anxiété et des psychopathologie. L’écriture est essentielle pour moi. Ça me sauve complètement. Ça me fait vibrer. J’exprime beaucoup de choses par la littérature. J’ai aussi été scénariste pour la télévision pendant des années, mais j’ai choisi de quitter la profession.

    Pourquoi?
    SIMON ALARIE : En plus du manque d’argent dans l’industrie, il y a de moins en moins de place pour la relève en télé. Les diffuseurs sont de plus en plus frileux à donner des premières chances. Donc, la relève se redirige vers le web, la littérature et d’autres moyens d’écrire et d’exister de façon plus libre. Bref, j’étais tanné des deuils, et j’ai eu la chance qu’on me tende une perche pour explorer l’écriture littéraire. J’ai publié des nouvelles qui ont été vues par les bonnes personnes et on m’a proposé d’écrire un roman. C’était mon rêve d’adolescent. Tout s’est aligné. J’ai commencé à écrire il y a trois ans et je n’ai pas arrêté. Cass est ton alter ego, ta sœur, ta mère et les femmes qui ont souffert de la violence.

    Comment vois-tu ton personnage?
    SIMON ALARIE : C’est une survivante tranquille. Une jeune fille comme on en voit énormément sans savoir tout ce qu’elles ont vécu. C’est la fille qui travaille à la pataterie. Elle existe parmi mes élèves qui ont vécu des situations très difficiles. J’entends parler de choses comme ça depuis dix ans. Je trouve ces jeunes si forts! Avant de pouvoir voter, ils ont déjà vécu une vie entière de défis. Ma sœur, c’est la même chose. Moi, c’est la même chose. On est beaucoup de gens comme ça qui se sont relevés avant qu’une personne ne s’en rende compte, parce qu’on ne nous voit pas. Dans le livre, je voulais parler d’une famille en apparence ordinaire qui réussit par la force des choses à survivre dans toute la misère.

    Pourquoi décris-tu ton roman comme un long cri?
    SIMON ALARIE : C’est ma voix qui se déploie. Je dis tout ce que j’ai gardé en dedans, tout ce que j’ai vécu, tout ce que ma sœur a vécu, tout ce que les femmes ont vécu. Ce roman parle des femmes et des jeunes femmes issues d’un milieu populaire qui essayent de faire mieux.

    Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire la majorité de ton roman comme une adresse de Cass à son intervenante sociale qu’on entend jamais?
    SIMON ALARIE : Je me suis inspiré du roman Et au pire, on se mariera de Sophie Bienvenu. Le personnage d’Aïcha parle avec une intervenante : ça m’a interpellé parce que le personnage n’a pas le choix de parler, de se révéler dans ses mensonges et ses contradictions. Dans mon livre, je trouvais ça bien de ne pas faire parler l’intervenante pour que les lecteurs se mettent à sa place.

    Cass se raconte avec lucidité après une thérapie de plusieurs mois. On sent ses apprentissages distillés tout au long du texte. Pourquoi choisir ce moment pour qu’elle se raconte?
    SIMON ALARIE : J’aurais pu percuter le lectorat en écrivant l’histoire en pleine crise, mais je préférais la raconter avec un certain recul. J’aurais eu moins besoin de thérapie si j’avais eu des livres comme ça plus jeune. Les ados sont capables d’une grande lucidité quand on leur donne des outils pour apprendre à se connaître, pour découvrir ce qui est possible, et c’est ce qui est arrivé en thérapie. On a dit à Cass : « Regarde, t’as de la valeur, t’es capable de faire des belles choses, faut juste que tu te donnes le temps et les outils. Ne laisse pas ton milieu te définir. » Je voulais présenter tout ça de manière naturelle dans le livre. Je n’aime pas ce qui est didactique en littérature, ce qui est ironique, parce que je suis enseignant. Quand un écrivain essaie de passer un message écrit en majuscule, je décroche, parce que je trouve que c’est une insulte à mon intelligence.

    À quel point était-ce nécessaire d’avoir autant d’humour à travers cette noirceur?
    SIMON ALARIE : J’ai vécu beaucoup de choses qui te cassent et je ne serais pas ici si je n’avais pas eu d’humour. Même mon père, sur qui le Colonel dans le roman est énormément basé, a de l’humour devant toute la misère du monde. Quand tu ne sais pas ce qui va t’arriver et quand ça te ronge de l’intérieur, il faut que tu sois capable de trouver des moments de douceur, parce que sinon, il n’y aurait pas de raison de s’accrocher. Je voulais aussi que Cass ait une très bonne répartie. C’est un mécanisme de défense. Ça me permet d’écrire un livre beaucoup plus nuancé que si on baignait seulement dans le drame.

    Cass sent qu’elle n’a aucune importance dans le monde. Comment brise-t-on cette perception?
    SIMON ALARIE : Avec des enseignants et des professionnels qui sont capables de faire leur travail. C’est plate à dire, mais j’ai eu plusieurs élèves qui pensaient exactement comme Cass. Imagine, depuis ta troisième année du primaire, t’as connu aucune réussite. Donc, t’as jamais réellement passé, mais on t’a fait progresser au secondaire à cause du système. Rendu en troisième secondaire, il n’y a aucune chance que tu réussisses. En tant qu’enseignant, quand je suis confronté à ça, j’essaie de donner des bases plus solides, je retourne en arrière et je travaille leur estime personnelle et je leur présente les possibilités qui s’offrent à eux dans le futur. Je fais tout pour qu’ils comprennent qu’ils ont de la valeur.

    Comment voulais-tu exprimer certaines nuances de la violence, comme la fille qui voit certains bons côtés à son père tellement tout croche?
    SIMON ALARIE : Les bourreaux domestiques ne sont pas des bourreaux à temps plein.
    Ils ont des moments d’amusement, de clarté et de bienveillance, sinon ce serait invivable au quotidien. Évidemment, dans ce cas-ci, le Colonel (le père) n’est pas toujours en mode destruction. À un moment donné, sa femme le quitte et son fils ne lui parle plus, alors il commence à voir des signes que c’est peut-être lui le problème.

    As-tu hésité à parler de la mère qui se sauve et des conséquences sur sa fille?
    SIMON ALARIE : Non, c’est important de montrer qu’elle ne pouvait pas amener sa fille. Il n’y avait pas de place. En plus, Cass était absente de la maison quand sa mère est partie. Si elle avait été présente, peut-être que sa mère lui aurait dit de venir avec elle. Il y a plusieurs situations où une femme dans un contexte de violence n’a pas le temps de trop réfléchir. Elle doit se sauver. Avec le temps, la maère se reconstruit. Quand elle se sent assez solide, elle propose à Cass de la rejoindre.

    INFOS | T’es belle pour une grosse, de Simon Alarie, Léméac Jeunesse, 2026.

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