Samedi, 4 février 2023
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    Un héros de notre histoire, Thomas Waugh

    On qualifie quelqu’un de « sommité », indiquant par là qu’il est un expert, une personne éminente dans son champ de compétences, son apport s’avérant remarquable tant pour ses pairs que pour la société. Thomas Waugh est assurément de ceux-là. Lui qui, en 1981, décrochait avec distinction un doctorat en études cinématographiques de l’Université Columbia, à New York.
     
    Originaire de London, en Ontario, il a été nommé Professeur distingué émérite à l’École de cinéma de l’Université Concordia, où il a enseigné durant plus de 40 ans les études cinématographiques et les études interdisciplinaires sur la question queer et sur la sexualité. Reconnu comme un véritable mentor, il s’est souvent positionné en pionnier avant-gardiste, notamment en faisant coïncider son enseignement à sa réalité personnelle d’homme homosexuel. C’est ainsi qu’en 1992, il co-organisera La Ville en Rose, le premier colloque au Québec portant sur les études queers ; mettra sur pied une série de conférences sur le VIH/sida ; et collaborera plus tard à diffuser sur Internet la Base de données des médias queers canadiens et québécois : une plateforme et un catalogue numériques sur l’image en mouvement LGBTQ.

    Cette longue et fructueuse carrière universitaire ne l’a pas empêché d’œuvrer en parallèle à divers autres titres : critique, activiste, auteur, conférencier, éditeur, programmeur, réalisateur, acteur et collaborateur aux Archives gaies du Québec. Une multitude d’implications dont plusieurs visent à porter une réflexion sur l’évolution du mouvement gai d’ici. Au début des années 1970, par exemple, après la dissolution du Front de libération homosexuel (FLH), il souligne qu’un regroupement s’est alors constitué à l’Université McGill. « En liaison étroite avec les mouvements gais américains et canadiens anglais, affirme-t-il, la communauté de l’ouest a construit les bases solides d’une communauté, des groupes étudiants et religieux, des services sociaux, des journaux anglais et un ghetto commercial florissant ayant pour centre la rue Stanley1. »

    À d’autres occasions, son regard se fera plus critique et incisif, n’hésitant pas à dénoncer des situations qu’il juge inqualifiables. En témoigne cet article dans La Presse, en 1980, où il s’insurge contre la misogynie et l’homophobie de Brian de Palma dans son film Dressed to Kill dont le héros meurtrier, à son avis, « est un transsexuel mésadapté et psychotique. […] Et ceci contre toute l’évidence clinique et sociologique sur les transsexuels qui démontre qu’ils ne sont pour ainsi dire jamais coupables de tels crimes2 ». L’année suivante, dans Copie Zéro, il fait paraitre « Nègres blancs, tapettes et “butch” ; les lesbiennes et les gais dans le cinéma québécois », dans lequel il déplore que l’homosexualité ne soit pas aussi présente sur le grand écran qu’elle l’est au théâtre3. Dans la même veine, à la suite de la déclaration du premier ministre Jacques Parizeau sur le « vote ethnique » lors du référendum de 1995, il fera partie des signataires de la pétition présentée par « le Comité spontané de citoyens québécois venant des arts, de la culture et de l’enseignement, contre l’institutionnalisation de la xénophobie et du racisme au Québec4 ».

    Ces revendications d’un « veilleur » toujours à l’affût sont complétées par une kyrielle d’interventions publiques. Retenons, en 1980, sa participation au colloque sur L’homosexualité au cinéma, lors de la Semaine du cinéma gai au Cégep Maisonneuve : « Cet événement, le premier du genre au Canada, coïncide avec la “Semaine de la fierté gaie” célébrée à la fin de juin dans plusieurs pays du monde5 ». Dans le cadre de la Fierté gaie de 1996, il prononce la conférence « Hard to imagine », « qui retrace l’histoire de la production des images érotiques gaies6 ». Une thématique qui lui est chère et qu’il reprendra dans quelques communications, dont : « Éros underground », « sur l’imagerie érotique gaie dans la photo et le cinéma de 1880 à 19697 » ; « Éros Rebelle », consacrée « à la photographie et au film de culturistes8 » ; et « XXX-Citations » sur l’histoire des images érotiques gaies en vidéo.

    En 2006, durant le 19e Festival international de cinéma LGBT de Montréal, Image + Nation, il a présenté une vidéo « sur le sexe dans les toilettes publiques dans le cinéma canadien » — telle une suite à son imposant essai dans la revue Communication, portant sur « les formes du discours sexuel dans la nouvelle vidéo masculine » et démontrant que certains vidéastes « jettent les bases d’un nouveau discours sur la sexualité [de] “l’homme nouveau”9 ».

    Rappelons également qu’après son texte intitulé « Je ne le connais pas tant que ça : Claude Jutra », publié en 2004 dans Nouvelles vues sur le cinéma québécois10, il participera, une décennie plus tard, au colloque Reprendre À TOUT PRENDRE organisé par la Cinémathèque québécoise. Titrant sa présentation « “Aimes-tu les garçons ?” : notes visuelles sur À tout prendre : confession, lâcheté et disparition », il défendra la mémoire du cinéaste avec ces mots : « Nous devons assumer cette grande responsabilité vis-à-vis du fardeau qu’il a porté, de sa honte et de ses espoirs11 ». À ces écrits souvent polémiques s’ajoutent d’importantes publications réalisées en tant qu’éditeur ou auteur. Son premier livre, « Show Us Life » : Towards a History and Aesthetics of the Committed Documentary, regroupe des articles de 25 auteurs retraçant l’histoire du film documentaire. Parmi ses autres ouvrages, mentionnons : Hard to Imagine: Gay Male Eroticism in Photography and Film from Their Beginnings to Stonewall. Considéré comme une œuvre pionnière dans le domaine, il porte sur la représentation sexuelle historique des hommes gais. En 2006, Thomas Waugh lance The Romance of Transgression in Canada: Queering Sexualities, Nations, Cinemas. Selon Nicholas Giguère, le livre témoigne « de l’essor et du développement des études gaies et lesbiennes au Québec et de l’existence d’un champ de savoir distinct12 ». En 2009, il est coéditeur avec Matthew Hays de Queer Film Classics, une série de monographies sur le cinéma LGBTQ, laquelle, d’après Richard Labonté, constitue « la première référence d’une critique éclairée sur le cinéma queer13 ». Elle se poursuit toujours avec la récente parution des volumes 20 et 21 : L’homme blessé et Boys Don’t Cry.

    Ce chercheur prolifique recevra plusieurs prix et hommages au fil des décennies. En 2004, le magazine Fugues l’inclut dans son « Top-10 des militants gais et militantes lesbiennes qui ont le plus marqué la société québécoise durant les dernières 20 années14 ». Deux fois finaliste au Lambda Literary Award dans la catégorie arts visuels15, il remporte, en 2017, le Katherine Singer Kovacs Book Award de la Society for Cinema and Media Studies pour sa monographie The Conscience of Cinema: The Films of Joris Ivens. 1912-1989. Notons également que, depuis 2020, on décerne chaque année le Prix Thomas Waugh pour un érudit émergent afin de souligner « sa brillante carrière de mentorat et de plaidoyer en faveur des chercheurs en études de la sexualité16 ».

    On dit que Thomas Waugh travaille présentement à rédiger ses mémoires et s’est engagé dans ce qu’on appelle « the new sex wars », à la dérive du mouvement #MoiAussi. L’article ci-haut se veut donc un certain avant-goût d’une fabuleuse histoire à suivre, d’une biographie à découvrir bientôt par le menu.

    Notes

    1. Thomas Waugh, « Nègres blancs, tapettes et « butch » ; les lesbiennes et les gais dans le cinéma québécois » : http://collections.cinematheque.qc.ca/articles/negres-blancs-tapettes-et-butch-les-lesbiennes-et-les-gais-dans-le-cinema-quebecois/. Consulté le 26 juillet 2022.
    2. Thomas Waugh, « Une critique fort perceptive », La Presse, 26 août 1980, p. A -7.
    3. Thomas Waugh, « Nègres blancs, tapettes et “butch“ ; les lesbiennes et les gais dans le cinéma québécois », op. cit.
    4. Emmanuel M. Décarie, « Contre l’institutionnalisation de la xénophobie et du racisme au Québec », La Presse, 5 décembre 1995.
    5. « Une Semaine du cinéma gai », Le Soleil, 21 juin 1980, p. D-9.
    6. Éric Messier, « Moins de paillettes pour clamer la fierté gaie », La Presse, 30 juillet 1996.
    7. Voir L’Archigai, no 8, septembre 1998, p. 2.
    8. Voir L’Archigai, no 4, octobre 1995, p. 3. 
    9. Communication, vol. 9, no 1, 1987, p. 44-66.
    10. Nouvelles vues sur le cinéma québécois, no 2, été-automne 2004. Consulté le 25 juillet 2022.
    11. http://collections.cinematheque.qc.ca/dossiers/a-tout-prendre/colloque-reprendre-a-tout-prendre/aimes-tu-les-garcons-notes-visuelles-sur-a-tout-prendre-confession-lachete-et-disparition-par-thomas-waugh-universite-concordia. Consulté le 2 août 2022.
    12. Nicholas Giguère, Les périodiques gais au Québec (1971-2009) : vecteurs de reconnaissance et de légitimation d’une communauté, thèse de doctorat, Université de Sherbrooke, 2018, p. 331.
    13. Richard Labonté, Book Marks : https://www.amazon.ca/Montreal-Main-Queer-Film-Classic/dp/1551523647. Consulté le 2 août 2022.
    14. Fugues, mars 2004.
    15. Pour : Out/Lincolnshire: Underground Gay Graphics From Before Stonewall, et Lust Unearthed: Vintage Gay Graphics from the DuBek Collection.
    16. https://ssaaes.org/fr/awards/the-thomas-waugh-emerging-scholar-award/. Consulté le 27 juillet 2022.

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