Samedi, 18 mai 2024
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    La portée du geste militant

    Plus je vieillis, plus je commence à craindre de vieillir. Normal, vous me direz ? C’est drôle, lorsqu’on est jeune, on se sent invincible. Probablement parce qu’on a foi en nos capacités ; le corps suit les pensées et vice versa. Mais qu’advient-il de nous dans nos vieux jours ?

    Je sais, ce n’est pas très « hop la vie » comme sujet de chronique. Cela dit, où il y a de la vie, il y a de l’espoir, ainsi que de beaux moments. C’est important de prendre le poids des situations plus difficiles, car ce sont elles qui, trop souvent, malheureusement, nous font prendre conscience des moments de bonheur. Mon père, qui est septuagénaire, est à l’hôpital au moment d’écrire ces lignes. Ne vous en faites pas, il est rétabli (au moment de réviser ces lignes). Certes, mon père m’a fait peur il y a quelques années de cela ; j’étais dans une réunion du Fugues, pendant que mon ex-copine emmenait mon père à l’hôpital, victime d’une crise cardiaque. C’était l’époque où je n’avais pas de cellulaire. Oui, je sais ! À mon retour, j’ai reçu la nouvelle : la tempête était passée. Pour l’instant. Le problème avec le fait de vieillir, c’est que ça va rarement en s’améliorant. C’est comme l’épée de Damoclès ; la menace n’est jamais bien loin, car le danger peut frapper à tout moment. Et même la mort. Bien sûr, cette fatalité peut arriver tant aux jeunes qu’aux moins jeunes, mais les jeunes y pensent moins.

    En rédigeant cette chronique, j’ai appris le décès de Chloé Viau. Elle nous a quittés des suites des complications d’un AVC. Sur les réseaux sociaux, les gens soulignaient le caractère soudain de l’évènement. La mort frappe, souvent sans prévenir, d’où l’importance de passer de bons moments avec les gens qu’on aime, lorsqu’ils sont des nôtres. Je me souviens plus particulièrement de ce moment avec Chloé, où j’étais allée la voir à l’hôpital après sa chirurgie de réassignation sexuelle. Elle m’avait confié être enfin elle-même après sa vaginoplastie.

    À 68 ans ! Bien qu’elle ait fait son coming out sur le tard, c’est-à-dire à 60 ans, Chloé s’est impliquée abondamment dans la communauté LGBTQ+ québécoise durant les dernières années, et ce, au sein de plusieurs organismes. Si je l’ai connue par ses implications au Réseau des lesbiennes du Québec, j’ai appris à apprécier cette femme qui militait autant pour les femmes, les trans que les aînées. Dans une société qui prône le culte de la jeunesse chez la femme, ce n’est pas une mince affaire. Je me souviendrai toujours de cette entrevue effectuée pour Fugues en 2018. L’entretien a débuté de façon plutôt insolite, alors que Chloé s’était fait mégenrer par le serveur du restaurant où nous avions rendez-vous. Cela dit, elle n’a pas perdu son sens de l’humour pour autant (mais le serveur se confondait en excuses, c’était plutôt rigolo !).

    L’entrevue s’intitulait, à juste titre : « Faire corps, de la transition à l’implication ». Ce qui est beau avec le geste militant, c’est qu’il vit au-delà de la personne. À une époque obnubilée par la promotion et l’autopromotion (et le milieu du communautaire n’y échappe guère), c’est rafraîchissant. Rafraîchissant de constater que l’on est sur cette terre, certes, mais que le monde ne s’arrête pas de tourner après notre mort. Si, de notre vivant, nous avons fait les bons choix, en étant authentiques, éthiques, vrais, honnêtes et fidèles à nos convictions, envers les personnes qu’on aime et les causes qui nous tiennent à cœur, nous pouvons transcender la mort, pour entrer dans la sphère du souvenir, de la mémoire. Ainsi, les gens se souviennent de ce que la personne décédée a fait de son vivant, de ses actions et de comment elle a agi, en interrelation avec les autres. Plus vous êtes honnêtes lorsque vous entrez en interrelation avec les autres, plus ils se souviendront de vous pour les bonnes raisons. Bien sûr, on se souvient également des gens ayant commis des méfaits, mais ils ne l’emportent pas au paradis ! Bref, on ne se souvient pas d’eux pour les bonnes raisons, ou du moins, le souvenir est souvent amer : Mark David Chapman pensait devenir aussi célèbre que celui qu’il a assassiné : John Lennon. Il n’a fait qu’élever davantage l’ex-Beatle au rang de légende.

    Certes, pas besoin d’être aussi extraordinaire que les Beatles pour marquer les gens et sa communauté. Agir pour le bien des autres, à petite échelle, est une forme d’altruisme qui marque les consciences. Et dans le communautaire comme ailleurs, même si les initiatives de la sorte sont de plus en plus rares, elles existent. Ce ne sont pas les plus publicisées, les plus sexy, mais elles changent des vies. Nos vies. Une brique jaune à la fois. Quelque part, au-delà de l’arc-en-ciel… Par exemple, en écrivant ces lignes, je suis tombée sur l’initiative d’un collectif de dix lesbiennes écoféministes âgées de 60 à 78 ans. Elles ont créé La Maison des RebElles, un OBNL d’habitation basé à Montréal pour les lesbiennes âgées et leurs alliées. Après plus de 8 ans de travail, la résidence lesbienne accueillera ses premières résidentes d’ici la fin 2024 dans le quartier Saint-Henri. L’Habitat Fullum, une résidence située à deux pas du Village, assure déjà ce rôle pour les hommes gais. Ainsi, voit enfin le jour une communauté axée sur l’entraide, l’autogestion et la solidarité, qui s’adresse aux femmes de 55 ans et plus s’identifiant comme lesbiennes, gaies, queers et leurs alliées. On dit même qu’il reste de la place (au moment d’écrire ces lignes)… Sans conteste, la demande y est si on compte les initiatives de la sorte par le passé, mais également ce besoin pour les lesbiennes aînées de se retrouver au sein d’une
    communauté solidaire et sécuritaire.

    À l’aube du 17 mai, Journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie (et la lesbophobie qui mérite d’être nommée et non sous-entendue ou entre parenthèses), on ne dira jamais assez que les LGBTQ+phobies demeurent, au même titre que la lesbophobie, le L étant en tête de lice. Sans compter les doubles discriminations, et j’aimerais ici souligner l’âgisme, puisque ma chronique se voulait un court hommage aux initiatives et militantes aînées, comme à ces sages dont on oublie trop souvent rapidement l’existence, au profit de likes éphémères sur TikTok ou Facebook. Néanmoins, il existe des personnes qui font des actions exceptionnelles de leur vivant et qui méritent toute notre reconnaissance. Ce qui est beau avec le geste militant, altruiste et vrai, c’est qu’il vit au-delà de la personne. Il imprègne nos cœurs et nos esprits pour toute une vie.

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