Samedi, 17 janvier 2026
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    À la tête de la légendaire House of Manny

    Icône du drag montréalais, Manny a travaillé pour le cinéma, la télévision, les magazines et le mannequinat aux côtés des plus grands noms de l’industrie. Aujourd’hui, à 65 ans, il est la drag queen la plus âgée à performer régulièrement à Montréal.

    Alors que la scène drag internationale fait éclore de nouvelles étoiles pour ensuite les éclipser rapidement, Manny – alias Manny Cortez Tuazon – est un survivant. Il a commencé à sortir comme club kid à 16 ans, à l’époque où le Village gai de Montréal se concentrait autour de la rue Stanley, dans les années 1970 et au début des années 1980, qu’on appelait alors le Village de l’ouest.
    Sa famille ayant immigré au Canada depuis les Philippines quand il avait 12 ans, Manny a vite découvert ce fameux West Village, devenant un habitué du légendaire disco montréalais Lime Light. Cette boîte mythique, qui rivalisait avec le Studio 54 de New York, a contribué à établir Montréal comme la « deuxième capitale du disco ».

    Ancien go-go boy, Manny est devenu un maquilleur très en demande avant de faire du drag pour la première fois, à l’invitation de l’icône pop québécoise Mado Lamotte. La suite, comme on dit, appartient à l’histoire. À la veille de son 65e anniversaire, le 5 octobre, il s’est confié à Fugues dans une entrevue sans filtre sur sa carrière légendaire.

    Que représentait ton enfance aux Philippines? À quel âge as-tu compris que tu n’étais pas comme les autres enfants?
    Manny : J’ai su très tôt que j’étais différent. Quand les enfants jouaient, je choisissais toujours le rôle de l’héroïne dans les jeux de combat à l’épée ou à la cachette. Je préférais incarner Wonder Woman plutôt que Spider-Man ou Thor. J’étais conscient de ma sexualité : je savais que j’étais attiré par les hommes. Mais je trouvais aussi les femmes belles et j’essayais de les imiter.

    Tu as grandi dans une famille très présente. Comment s’est passée ton expérience personnelle du coming out?
    Manny : Vers 16 ans, j’ai été outé par un ami qui croyait qu’un autre ami volait son chum. Il m’a utilisé comme appât. Quand l’autre s’en est rendu compte, il a crié à tue-tête : « Laisse mon chum tranquille! » Puis il a téléphoné à ma famille pour dire : « Dites-lui d’arrêter d’essayer de voler mon chum! » Il m’a donc outé auprès de mes parents. Il s’est excusé plus tard, mais quand je suis rentré à la maison, mon père était furieux et ma mère pleurait.

    On m’a renvoyé dans ma chambre, je me sentais rejeté. Le lendemain, j’ai écrit une lettre d’adieu : « Voilà qui je suis. Si vous ne me voulez pas, c’est correct. Moi, je vais m’en sortir. »

    Je suis parti chez un ami pendant trois semaines. Mes parents m’ont retrouvé grâce à ma grande amie Carmen, qui est venue me voir pour s’assurer que j’allais bien, puis a dit à ma mère où j’étais. Le lendemain, j’entends frapper : mes parents étaient là, en larmes. Ma mère m’a dit : « S’il te plaît, reviens à la maison. » Et Carmen leur a dit : « C’est votre enfant. Vous devez l’aimer peu importe qui il est. Sinon, Manny reste avec moi, au moins vous saurez qu’il est en sécurité. » Alors je suis retourné à la maison. Mon père a fini par s’adoucir, et ma mère m’adorait. Après ça, j’ai eu une relation plus détendue et respectueuse avec ma famille, ce qui a aussi aidé mes deux frères et ma sœur.

    Ta mère, Natividad Cortez Tuazon, était si fière de toi.
    Manny : Ma mère m’a toujours défendu. Elle a trouvé sa voie à travers moi, et moi j’ai trouvé la mienne grâce à elle.

    Que gardes-tu en mémoire du West Village à Montréal?
    Manny : J’étais le bébé du groupe. Pensez au film The Boys in the Band, j’étais le plus jeune. Je suivais partout mes amis, les yeux comme des soucoupes. Les files d’attente, les gens magnifiques… Je me disais : « Mon Dieu, c’est the place to be! C’est encore plus gai que les autres bars! La semaine prochaine, j’y retourne seul pour voir si je peux entrer. »

    Déjà aussi fashion qu’aujourd’hui?
    Manny : Je pense que oui, j’avais de la créativité. Je savais comment personnaliser une tenue. Et une fois que j’ai commencé à faire ça, on ne m’a jamais refusé l’entrée nulle part. Au contraire, on me choisissait souvent dans la file pour entrer.

    Comment c’était, le Lime Light?
    Manny : Le plus dur, c’était d’entrer au troisième étage. On appelait ça le paradis, parce qu’une fois que tu y étais, tu y restais jusqu’à 6 h du matin!

    Ton idole Grace Jones y passait beaucoup de temps, et elle y a performé en décembre 1981 lors de sa tournée A One-Man Show.
    Manny : Je l’ai vue trois soirs d’affilée! La première nuit, j’étais ébloui par les spots. Le lendemain, je suis revenu avec mes lunettes de soleil! Je l’ai aussi vue performer au club Oz, sur la rue Guy. Elle a eu une grande influence sur moi. Grace est unique, non?

    Tu as commencé ta carrière de maquilleur chez MAC, au grand magasin Ogilvy, en 1992.
    Manny : J’ai été le premier vendeur de maquillage masculin à Montréal pour MAC. Ensuite, je suis passé à temps plein, assistant gérant, formateur, gérant, et j’ai ouvert toutes les boutiques PRO. J’ai aussi travaillé avec RuPaul à Montréal. MAC, ça a été 28 ans de ma vie!

    Ton conseil beauté numéro un?
    Manny : Toujours demander un échantillon. Ne jamais acheter un produit à l’aveugle en pensant que c’est votre couleur. Essayez-le d’abord à la maison.

    Avec quelles vedettes as-tu travaillé?
    Manny : Grâce à un ami à MusiquePlus, j’ai maquillé P!NK, les Backstreet Boys, Alanis Morissette… J’ai aussi retouché Sonia Benezra pendant une entrevue avec Céline Dion. Céline m’a dit : « Et moi alors? » Je lui ai demandé si elle était sûre, et elle m’a répondu : « Fais ce que tu penses! » On a échangé quelques mots. Elle était adorable.

    Quand as-tu fait du drag pour la première fois?
    Manny : J’étais déjà go-go boy. Petit à petit, je suis devenu plus féminin : les cheveux, les talons, les faux seins. J’ai commencé le drag vers 1992-1993. Ma première chanson a été  I’m Every Woman de Whitney Houston, au Sky Club, lors d’une soirée de Mado. Après ma performance, elle m’a dit : « Tu reviens le mois prochain! » C’est comme ça que j’ai commencé.

    Combien de perruques possèdes-tu?
    Manny : Bien plus d’une centaine. Même avec le même maquillage ou costume, une autre perruque me transforme complètement.

    Tu as partagé la scène avec Jimbo, Onya Nurve et bien d’autres. Que penses-tu de la
    popularisation du drag?

    Manny : C’est une bonne chose. Si ça peut donner de l’espoir à un jeune quelque part, tant mieux. C’est pour ça que j’aime faire mes ateliers et mes shows à Dawson College : pour transmettre le message qu’il faut rester fidèle à soi-même et respecter les autres.

    Tu es la Mère de la légendaire House of Manny, fondée en 1995 et qui a accueilli plus de 40 drag queens, danseurs et performeurs.
    Manny : Mes enfants m’appellent Nanay, ce qui veut dire « mère » en tagalog. Je suis là pour eux, autant pour les questions artistiques que personnelles. Je m’assure aussi que leurs costumes soient propres et repassés. En ce moment, je mentor ma fille drag CC Chanel. Elle va devenir une star.
    J’organise aussi le spectacle Slaysians, parce que le manque de représentation me dérange. Je ne me vante pas en disant que je suis la seule drag queen asiatique sur scène lors des grosses soirées. D’autres n’ont simplement pas eu l’occasion ou l’espace de montrer leur talent.

    Tu as 65 ans le 5 octobre. Tu es donc la plus vieille drag queen en activité à Montréal. Comment tu le vis?
    Manny : J’apprends seulement maintenant à accepter mes fleurs, pour vrai.

    Et quand on t’appelle une légende vivante?
    Manny : Merci beaucoup. Mais je n’ai pas fini! Cette année, à la Soirée 100 % Drag de Fierté Montréal, Mado a reçu un prix hommage. Elle m’a dit : « Peut-être que tu es la prochaine! » Je lui ai répondu : « Non, Nana avant moi. Elle était là avant. Mais si c’est moi, je veux que ce soit toi qui me remettes ce prix, parce que c’est toi qui m’as découverte. »

    Tu es resté humble tout au long de ton parcours.
    Manny : Pas besoin de crier pour se faire entendre.

    INFOS |  Suivez Manny sur Instagram : @mannyzuniverse

    Manny sera en tête d’affiche de la 7e édition du SLAYSIANS au Cabaret Mado le 10 décembre.

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