Le 2 novembre dernier, Rémi Barbeau est devenu maire de Saint-Jérôme et Jean-Philippe Boutin a fait de même à Saint-Félicien. Si les deux trentenaires suivent le courant de la jeunesse au pouvoir, ils marquent l’histoire en devenant les premiers politiciens ouvertement gais à occuper la plus haute fonction de leur municipalité.
Pouvez-vous nous résumer votre parcours avant la mairie ?
Jean-Philippe Boutin — J’ai grandi à Saint-Félicien et j’ai quitté en 2011 pour étudier à l’Université Laval jusqu’à la maîtrise en économie. Je suis revenu en 2017 pour enseigner au cégep. J’ai travaillé comme économiste auprès du ministère du Développement durable et de Revenu Québec, en plus d’être directeur marketing de la Maison du Bleuet. Depuis 2021, j’étais conseiller municipal à Saint-Félicien et je travaillais en gestion du patrimoine pour Desjardins.
Rémi Barbeau — J’étais chef du parti depuis trois ans. En 2021, j’avais tenté de me faire élire comme conseiller municipal et j’avais échoué par 16 votes. Quatre ans plus tard, j’ai gagné la mairie. Je suis aussi propriétaire d’une entreprise de jeux d’évasion, SOS Aventures, à Saint-Jérôme et à Québec. J’enseigne à temps très partiel en gestion au Cégep de Saint-Jérôme. J’ai un bac en administration des affaires de l’UQAM.
Pourquoi vouliez-vous devenir maire ?
Jean-Philippe — Au municipal, on est capable de changer des choses. Quand j’étais conseiller, j’ai compris que je voulais faire ça à temps plein. Je voyais que les gens croyaient que le palier municipal était déconnecté de leur réalité, alors que ce n’est pas vrai. Je veux le rendre encore plus accessible pour que les gens participent aux décisions.
Rémi — Face aux nombreux enjeux de la ville, je me sentais impuissant à la maison. Au lieu de vivre de l’anxiété à voir les banques alimentaires déborder et les gens avoir du mal à trouver du logement, je me suis dit : « Je vais m’impliquer et faire partie des solutions ». Les villes sont l’endroit numéro un pour avoir un impact sur la population.

Vous êtes les premiers maires ouvertement gais de vos villes. Qu’est-ce que ça représente ?
Jean-Philippe — Saint-Félicien est rendue ailleurs. La ville a longtemps été considérée conservatrice et dirigée par certains individus, toujours des gens d’affaires et des hommes. La population a dit clairement qu’elle ne voulait plus de ça.
Rémi — C’est l’fun d’avoir des référents dans la communauté. Cela dit, je n’ai pas fait campagne là-dessus. Je ne l’ai pas crié à gauche ou à droite. Pas plus que mon âge. J’ai voulu que les gens me choisissent pour mes propositions et mes compétences.
Durant la campagne, avez-vous senti que votre homosexualité était un enjeu positif ou négatif aux yeux de certaines personnes ?
Jean-Philippe — Étonnement, on ne m’en a jamais parlé ! Au départ, je me demandais si ça allait me freiner et empêcher les gens de voter pour moi, mais quand je vois que 88 % des gens ont voté pour moi, je me dis que ça n’a probablement pas été un critère de décision. De toute façon, je n’expose pas ma vie personnelle. J’aime avoir ma petite bulle.
Rémi — Si je croisais des gens de la diversité ou qui avaient des enfants de la diversité, je ne me gênais pas pour le nommer en disant que leur entourage pourrait peut-être se référer à moi. Quand j’étais jeune, je n’avais pas de modèle. Je ne pouvais pas me référer à mes parents sur cet aspect. À la télévision et au cinéma, on riait de nous. Donc, si je peux être un référent, c’est bien. Ça montre qu’on peut être qui on veut.
Faut-il avoir une apparence hétéronormative pour susciter l’adhésion de la population ?
Jean-Philippe — J’ai été ouvertement gai à 25 ans. Avant, j’étais en couple avec une femme. Est-ce que j’essaie de ressembler aux hétéros pour être accepté ? C’est une bonne question. Je porte des complets roses, j’ai des chemises fleuries, je m’exprime beaucoup avec mes mains et j’ai toujours été comme ça. Je ne me questionne pas là-dessus. Je me laisse être totalement moi.
Rémi — Malheureusement, je pense que ça m’aide de ne pas être naturellement flamboyant et que ce ne soit pas la première chose à laquelle on pense quand on me voit. Les gens aiment aller vers ceux en qui ils se reconnaissent, parce que ça les met en confiance. On m’a souvent demandé si j’étais en couple, si j’avais des enfants et on disait que ma femme était chanceuse. Au début, je me demandais si je devais répondre avec transparence en prenant le risque de choquer les valeurs d’un individu que je ne connais pas. Finalement, c’est comme si on me challengeait sur une orientation municipale. Si on n’a pas la même vision, je vais débattre mon point. Alors, j’ai décidé de m’affirmer jusqu’au bout. Soit je répondais que j’avais un conjoint, soit je changeais les mots pour m’adapter aux gens en disant que j’étais en relation depuis neuf ans.

On peut avoir l’impression que les villes de banlieues et de région ne sont pas idéales pour s’épanouir quand on est différent. Qu’en pensez-vous ?
Jean-Philippe — La capacité de s’épanouir n’est pas limitée par la population ni par des mécanismes de répression. Par contre, chez nous, on est 10 000 habitants. Si tu cherches un chum ou une blonde, c’est un défi pour tout le monde. Tu as vite fait le tour ! Sur Grindr, tu vas voir les mêmes personnes depuis quatre ans. Donc, les limites viennent plus de là. Les gens quittent souvent pour aller à Québec et à Montréal pour étudier et avoir accès à plus de personnes.
Rémi — Il y a une migration de la diversité sexuelle vers les grands centres, mais les villes tendent à se diversifier partout au Québec. La population est rendue plutôt habituée aux gais, aux lesbiennes et aux bis, mais elle semble plus confrontée par les questions de genre. C’est nouveau pour elle. À Saint-Jérôme, il y a trois ans, on avait des traverses piétonnières arc-en-ciel et les réseaux sociaux se sont emballés. Il y a eu des centaines de commentaires disant que ça n’avait pas d’allure d’encourager les maladies mentales… Toutefois, sur Internet, il faut se rappeler qu’on rejoint des gens de l’extérieur de notre ville et il y a des chambres d’écho qui se créent : si tes amis qui pensent comme toi commentent, ça t’encourage à le faire aussi. À l’inverse, les gens qui n’ont rien contre la diversité sexuelle et de genre n’auront pas le réflexe de les contredire pour éviter de recevoir des messages haineux. Personnellement, en 34 ans de vie, je n’ai jamais vécu d’homophobie. Mais c’est arrivé à mon conjoint.

