Institution phare de la santé sexuelle à Montréal depuis plus de 40 ans, la clinique l’Actuel s’est placée à l’abri de ses créanciers. Un passage difficile, certes, mais qui ne remet pas en question son rôle crucial auprès des communautés LGBTQ+ du moins pour le moment.
Co-fondée dans les années 1980 par le Dr Réjean Thomas, la clinique médicale l’Actuel a déposé un avis d’intention visant à se placer à l’abri de ses créanciers en raison de difficultés financières. Selon les documents déposés au début février, l’établissement qui est en restructuration financière cumule un peu plus de 1,5 million de dollars de dettes.
D’abord rapportée il y a une semaine par Le Journal de Montréal, l’information a ensuite été confirmée par Le Devoir vendredi dernier. Malgré cette restructuration, la direction se veut rassurante : les activités de la clinique se poursuivent normalement et la situation n’aurait «pas d’impact sur le fonctionnement des services offerts à la population».
Préciser que se «placer à l’abri des créanciers» n’équivaut pas à une fermeture : il s’agit d’un mécanisme légal permettant à l’organisation de se donner du temps pour restructurer ses finances tout en poursuivant ses activités régulières. Plusieurs organismes et entreprises ont déjà traversé ce type de processus avec succès avant de retrouver un équilibre.
Une institution née en pleine crise du sida
Pour comprendre l’importance de l’Actuel, il faut revenir à ses débuts, en 1984. À une époque où le VIH/sida décime la communauté gaie montréalaise et où la stigmatisation est très présente, le Dr Réjean Thomas, avec des collègues médecins, cofonde une clinique dédiée à la santé sexuelle, dans un esprit d’ouverture, de respect, d’empathie et d’expertise médicale pointue. La clinique prend le nom de l’Actuel en 1987.
Rapidement, l’Actuel devient un lieu de référence. On y a développé une expertise unique en prévention, dépistage et traitement des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS), ainsi qu’en prise en charge du VIH. Mais au-delà des soins, la clinique s’est imposée aussi comme un espace sécuritaire — un endroit où les personnes LGBTQ+ peuvent parler librement de leur sexualité sans craindre jugement ou discrimination.
Au fil des décennies, l’établissement a accompagné l’évolution des réalités médicales et communautaires : arrivée des trithérapies dans les années 1990, transformation du VIH en infection chronique grâce aux traitements, déploiement de la prophylaxie préexposition (PrEP), banalisation du dépistage rapide, et reconnaissance scientifique du principe « I=I » (indétectable = intransmissible). Dans tous ces tournants, l’Actuel a joué un rôle clé à Montréal.
La hausse des coûts et un contexte fragile
Comme plusieurs cliniques médicales, l’Actuel affirme avoir été frappée de plein fouet par la hausse des coûts d’exploitation: loyers commerciaux, salaires, fournitures médicales et frais administratifs. Le modèle des cliniques spécialisées, qui repose sur des ententes publiques (qui se sont transformées au fils des ans) et des revenus variables, est particulièrement sensible aux fluctuations économiques. Et depuis la création de Santé Québec, les cliniques québécoises naviguent dans l’incertitude et une restructuration majeure, visant une gestion de proximité et une efficacité accrue, sans toutefois toujours tenir compte des réalités des clientèles de certaines de ces cliniques.
À cela s’ajoutent des défis internes. Le Dr Thomas, figure emblématique de la lutte contre le VIH au Québec, a récemment connu des soucis de santé qui l’ont amené à réduire ses activités et à planifier graduellement son retrait des affaires. La clinique a tenu à préciser que le Dr Thomas «n’abandonne pas ses patients» et qu’il continuera d’assurer le suivi. Personnalité engagée, souvent médiatisée, le Dr Thomas contribue depuis plus de quatre décennies à démystifier le VIH et à humaniser les discussions sur la santé sexuelle, et ce, depuis une époque où le silence et la peur dominaient.
Clinique et pilier communautaire
Situé dans le Village, sur De Maisonneuve, l’Actuel n’est pas qu’un point de service médical reconnue pour son équipe multidisciplinaire et son centre de recherche. Pour plusieurs générations d’hommes gais, de personnes trans, de travailleur·euses du sexe, de personnes vivant avec le VIH ou issues de l’immigration, la clinique a représenté une porte d’entrée vers des soins adaptés et respectueux.
À l’heure où les enjeux liés à la santé sexuelle demeurent bien présents — recrudescence de certaines ITSS, inégalités d’accès aux soins, désinformation sur les traitements — la stabilité d’institutions spécialisées est cruciale. Pour la communauté LGBTQ+ de la grande région montréalaise plus spécifiquement, l’enjeu dépasse les chiffres. Il touche à la mémoire collective, à la continuité des soins et à la reconnaissance d’un héritage bâti dans l’urgence de la crise du sida.
Comme indiqué, plus haut, les patient·es de l’Actuel peuvent continuer à fréquenter la clinique comme à l’habitude. Le message envoyé par l’équipe est clair : les services demeurent accessibles.
L’Actuel a vu passer la peur, la colère, les deuils — puis l’espoir et les avancées médicales. Plus de quarante ans après sa fondation, la clinique traverse une nouvelle épreuve, mais son importance pour la santé et la dignité des communautés LGBTQ+ de Montréal, elle, ne fait aucun doute.
Une fragilité qui touche l’ensemble des cliniques
La situation de l’Actuel n’est pas unique. Dans la région de Montréal, plusieurs cliniques de santé sexuelle font face à des défis similaires. Celles-ci jouent un rôle essentiel dans l’accessibilité des soins spécialisés, particulièrement pour les personnes jeunes, racisées, immigrantes ou marginalisées qui peuvent se heurter à des obstacles dans le système de santé traditionnel.
Par exemple, certaines cliniques communautaires et privées du Village et des quartiers centraux offrent des services de dépistage rapide, des suivis pour ITSS, des consultations PrEP/PEP et des soins adaptés aux réalités trans et queer. Ces établissements ressentent la pression d’une demande croissante de services, d’une main-d’œuvre rare et d’un financement souvent précaire. Plusieurs gestionnaires de cliniques confient qu’ils doivent jongler avec des budgets de plus en plus serrés tout en maintenant des horaires étendus pour répondre aux besoins de leurs patient·es.
Pour plusieurs professionnel·les de la santé, cette conjoncture reflète un besoin urgent d’un soutien financier accru des instances publiques, afin d’assurer la pérennité des services spécialisés en santé sexuelle. Sans cela, des points d’accès essentiels risquent de se trouver en difficulté, au risque de laisser des lacunes dans l’offre de soins.

