L’autre jour, en discutant politique locale et internationale dans un resto du quartier, un ami m’a confié que son conjoint appuie de plus en plus des figures conservatrices — d’ici et d’ailleurs (Trump, LePen, Polièvre, Duhaime) — qu’on associe à des reculs pour les droits LGBTQ+. Et la tension dans leur couple est réelle. Après ma surprise, cette révélation a soulevé chez moi une question : comment une personne LGBTQ+ peut-elle soutenir des mouvements qui fragilisent sa propre communauté?
Aux États-Unis, l’appui à Trump en est l’exemple le plus caricatural et dérangeant. Mais le phénomène ne s’y limite pas. Au Canada et au Québec, on observe aussi des personnes LGBTQ+ séduites par certains discours du Parti conservateur du Canada ou celui du Québec, par la droite populiste ou par des courants plus identitaires qui dénoncent les «excès» du militantisme queer, les politiques trans inclusives, la notion de non-binarité ou les programmes d’éducation à la diversité.
À première vue, cela semble contradictoire. Pourquoi appuyer des partis qui flirtent avec des groupes opposés aux droits trans, qui s’attaquent aux politiques d’inclusion ou qui entretiennent une rhétorique sur la « famille traditionnelle »? La réponse est sans doute plus complexe qu’un simple réflexe d’«auto-détestation». Une première clé d’analyse est la théorie de la justification du système : plusieurs individus cherchent à défendre l’ordre établi, même lorsque celui-ci ne joue pas en leur faveur. Pour certaines personnes LGBTQ+, s’aligner sur des valeurs conservatrices — ordre, tradition, responsabilité individuelle — peut offrir un sentiment d’appartenance au courant dominant. Mieux vaut, dans cette logique, être « l’exception raisonnable » que le militant perçu comme radical.
Il faut aussi parler d’homophobie intériorisée. Des études montrent qu’une proportion significative de personnes gaies conservatrices voient encore leur orientation comme un fardeau ou préféreraient être hétérosexuelles. Cette distance vis-à-vis de la communauté peut mener à un rejet des luttes collectives — notamment trans ou non binaires — jugées trop confrontantes. On le voit au Canada dans les débats sur les pronoms à l’école, les soins d’affirmation de genre ou la place des drag queens dans l’espace public.
À cela s’ajoute la question de la masculinité. Certains hommes gais peuvent ressentir une pression à incarner une virilité « traditionnelle ». Les figures politiques conservatrices, qui projettent force et autorité, deviennent alors des modèles rassurants. Appuyer un discours d’ordre et de discipline peut apparaître comme une manière de s’éloigner du stéréotype de l’homme gai efféminé ou non clairement masculin— et d’obtenir une forme de validation sociale.
Le trauma joue aussi un rôle. Rejet familial, violence, honte religieuse : ces blessures peuvent pousser certaines personnes à chercher la sécurité dans des structures perçues comme fortes et stables. S’aligner avec le pouvoir — même s’il a déjà marginalisé les siens — peut devenir une stratégie psychologique de protection : mieux vaut être du côté de ceux qui gouvernent que de ceux qui revendiquent.
Il ne faut pas négliger non plus les facteurs économiques. Les politiques fiscales conservatrices, la valorisation et du libre marché à outrance trouvent un écho chez des personnes LGBTQ+ pour qui la réussite financière représente une forme d’émancipation. Au Canada, certains électeurs queers privilégient ces enjeux au détriment des débats identitaires, estimant que les droits acquis sont « suffisamment protégés ».
Mais cette lecture comporte un risque. Les mouvements conservateurs canadiens et québécois ne sont pas monolithiques, certes, mais plusieurs d’entre eux s’appuient sur des coalitions où les droits LGBTQ+ — particulièrement ceux des personnes trans — demeurent contestés. Minimiser ces tensions peut fragiliser les solidarités communautaires.
Comprendre ce phénomène ne signifie pas l’excuser, loin de là. Il s’agit plutôt de reconnaître que les choix politiques ne sont pas uniquement rationnels — outre le fait que certaines personnes ne pensent qu’à leur propre confort —, ces choix sont façonnés par le besoin d’appartenance, par la peur, par l’identité, par le désir d’être accepté dans une société encore marquée par l’hétéronormativité.
La question n’est donc pas seulement : « Comment peuvent-ils voter ainsi? »
Mais plutôt : qu’est-ce qui, dans notre culture politique, rend cette adhésion possible — voire attrayante — pour certains membres d’une minorité? À l’heure où la droite canadienne et québécoise gagne en visibilité et où les débats sur le genre et la diversité se radicalisent — et en année électorale au Québec —, il devient essentiel d’analyser ces dynamiques avec lucidité. Non pour diaboliser, mais pour comprendre comment des personnes queer peuvent être attirées par des idéologies qui, à terme, vont potentiellement restreindre leur propre espace de liberté.
La clarté, ici (comme dans bien des choses il est vrai), vaut mieux que le mépris. Car sans compréhension des mécanismes psychologiques et sociaux en jeu, il sera difficile de répondre efficacement aux fractures qui traversent aujourd’hui nos communautés.

