Un ballet interdit en Russie pour « propagande LGBT » s’apprête à connaître une nouvelle vie en Allemagne. L’œuvre Nureyev, du metteur en scène Kirill Serebrennikov, sera présentée à partir du 21 mars par le Staatsballett Berlin, offrant une seconde scène à une création devenue emblématique des tensions culturelles et politiques actuelles.
Le ballet retrace la vie de Rudolf Noureev, considéré comme l’un des plus grands danseurs classiques du XXe siècle. Né en Union soviétique, Noureev fait défection en 1961 lors d’une tournée à Paris, amorçant une carrière internationale fulgurante. Il décède en 1993, à 54 ans, des suites de complications liées au sida.
À l’origine, Nureyev devait être présenté en 2017 au Théâtre Bolchoï. Mais la première avait été reportée de plusieurs mois, sur fond de rumeurs d’ingérence des autorités russes, inquiètes des représentations explicites de l’homosexualité du danseur. Le spectacle comprend notamment des scènes évoquant ses relations avec des hommes, son immersion dans le milieu queer parisien, ainsi que des séquences où des danseurs apparaissent en drag.
En 2023, le Bolchoï retire finalement l’œuvre de son répertoire, dans le contexte d’un durcissement législatif en Russie élargissant l’interdiction de la « propagande LGBT ». Désormais, toute « démonstration » d’homosexualité peut être visée. Selon les autorités, le ballet contrevenait à ces règles en promouvant des « valeurs non traditionnelles ».
C’est donc à Berlin que l’œuvre trouve aujourd’hui refuge. La nouvelle production mettra en vedette le danseur brésilien David Soares dans le rôle-titre, lui-même ancien membre du Bolchoï. La version présentée en Allemagne rétablira certains éléments coupés lors de la création russe, dont une photographie emblématique de Noureev signée Richard Avedon.
Le directeur du Staatsballett Berlin, Christian Spuck, a indiqué avoir travaillé pendant plusieurs années à faire venir cette production en Allemagne. Il qualifie Nureyev de « chef-d’œuvre » et souligne la portée contemporaine de l’œuvre. « Nous vivons une époque troublée, et l’histoire de Noureev résonne particulièrement aujourd’hui : celle d’un artiste exceptionnel, mais aussi d’un homme qui a franchi des frontières et défendu sa liberté », a-t-il déclaré.
Installé en Allemagne depuis 2022, Kirill Serebrennikov voit dans cette reprise une forme de continuité artistique. Il insiste sur l’héritage de Noureev, qu’il décrit comme une figure de rupture et de liberté. Pour lui, le danseur incarne une résistance à la norme et demeure une source d’inspiration pour les artistes contemporains.
Au-delà de son parcours individuel, le destin du ballet Nureyev illustre les fractures actuelles entre création artistique et cadres politiques. Entre censure en Russie et reconnaissance en Europe, l’œuvre témoigne des enjeux entourant la représentation des identités LGBTQ+ dans l’espace public, et de la capacité de l’art à franchir les frontières, même lorsqu’il est réduit au silence dans son pays d’origine.

