Ce mois-ci, ça fera dix ans que je suis avec mon chum. C’est l’adoption d’un chat, deux burnouts (un chacun, question d’être équitable), trois voyages dans le Sud, l’achat d’un condo et une phase zéro déchet qui s’est terminée avec 46 pots Mason.
Chaque fois que je le dis, il y a toujours un gars qui sort : « Dix ans pour un couple gai, c’est comme trente chez les hétéros. » Avant, je riais. Maintenant, je me demande : pourquoi on dit ça? Pourquoi cette réputation qu’on ne dure pas? J’ai ma petite théorie. On n’a juste pas eu les mêmes bases. Pour plusieurs d’entre nous, l’intimité a commencé en mode furtif : vite fait, en cachette, sans trop s’attacher.
Mes premières dates, c’était sur mIRC. Je jasais avec des gars aux pseudos flous du genre « gay18_mtl », « discreet_qc », une main sur le clavier, l’autre prête à tout éteindre si ma mère ouvrait la porte. On vivait chez nos parents, chacun dans son placard. Alors les rendez-vous, c’était souvent dans les bois, tard le soir. Version Blair Witch Project, sans la sorcière, mais avec la même angoisse de se faire pogner. C’était du stress, des échardes et une libido qui essayait de se convaincre que tout ça était normal.
Là-dedans, tu n’apprends pas à aimer. Tu apprends à gérer le risque, à combler le corps sans trop impliquer le cœur. Ce n’est pas un hasard si, encore aujourd’hui, beaucoup de nos histoires brûlent aussi rapidement qu’elles commencent.
Même une fois sorti du placard, ce réflexe m’est resté : aimer vite, en surface et disparaître avant que ça devienne sérieux. J’étais excellent pour le flirt, nul pour bâtir quoi que ce soit. Avant mon chum, ma plus longue « relation » avait duré moins longtemps que les trois films du Seigneur des anneaux mis bout à bout.
On rêve d’une romance à la Call Me By Your Name. C’est beau, c’est intense. Mais à force de croire que l’amour va arriver comme une commande Amazon Prime – rapide, excitante et sans effort – on oublie que les vraies choses prennent du temps.
Ajoute à ça une époque où tout est conçu pour aller vite. Rencontrer quelqu’un aujourd’hui, c’est comme magasiner en ligne : tu scrolles, tu likes, tu compares. En cinq minutes, tu peux matcher avec 40 gars, planifier une date pour ce soir, un backup pour demain et quelqu’un à ghoster pour vendredi.
Je généralise, bien sûr. J’en connais des couples gais qui durent, qui s’aiment, qui traversent les tempêtes sans retourner sur Grindr au moindre petit froid. Mais soyons honnêtes : ils restent perçus comme l’exception.
Beaucoup disent que les applis ont tué l’amour. Moi, je dirais qu’elles l’ont recyclé. Avant, on se retrouvait dans les bois ou dans les saunas. Maintenant, on swipe. Même mécanique : immédiateté, anonymat relatif, accès rapide à une forme d’intimité sans lendemain Les applis ont juste élargi le terrain de chasse. En un clic, t’as accès à une tonne de profils, filtrés par distance, poids, préférence sexuelle, type de relation. Génial, en apparence. Mais quand on traite l’amour comme un buffet à volonté, on finit par croire que la seule relation qui mérite d’être vécue, c’est celle qu’on n’a pas encore goûtée.
Si j’avais suivi mon réflexe, la première date avec mon chum aurait été la dernière. J’étais en retard, je puais parce que j’avais couru pour pas l’être encore plus et je me suis endormi sur son divan devant un film. Lui, il était un brin timide et trop geek à mon goût. Pourtant, on s’est revu. Pas parce qu’on a eu une vision divine, ni parce qu’il avait des mollets d’acier. Juste parce qu’à un moment donné, au lieu de fuir comme d’habitude, on a décidé d’essayer autrement.
Après, évidemment, sont venus les papillons, le sexe six fois par jour et les textos qui font battre le cœur. Tout est charmant, même sa façon de parler de ses REER. T’es en mode séduction 24/7, convaincu que votre couple est l’exception absolue : pas de chicane, zéro effort, juste du bonheur en continu. Spoiler : la lune de miel a toujours une fin.
Aimer après dix ans, c’est autre chose. C’est moins cute en story Instagram, mais plus solide dans la vraie vie. Ce n’est plus 200 textos par jour, c’est un regard qui comprend tout sans parler. C’est un « j’suis à l’épicerie, tu veux de quoi ? » au lieu d’un « j’pense à toi ». C’est quelqu’un qui reste, même quand tu deviens invivable parce que t’as faim. C’est doux d’une façon que même les débuts les plus enivrants ne peuvent égaler.
Quand je repense à cette phrase qu’on entend souvent – « Dix ans pour un couple gai, c’est comme trente chez les hétéros » – je la comprends autrement, maintenant. Ce n’est pas juste une exagération. C’est une façon un peu maladroite de dire quelque chose de vrai : le poids de ce qu’on a dû déconstruire, la vitesse à laquelle on a appris à partir, le réflexe de fuir dès que ça devient trop vrai. Je n’ai peut-être pas une théorie en béton, mais je suis pas mal sûr que je suis loin d’être le seul à me reconnaître là-dedans.
C’est peut-être juste pour ça que j’ai voulu écrire ce texte. Pas pour dire que mon couple est un modèle (il ne l’est pas) ni pour glorifier la longévité (des fois, partir est la meilleure chose à faire). Juste pour rappeler que ça existe : deux gars qui apprennent à rester, à être heureux. Même quand ça ne ressemble pas à Timothée Chalamet et Armie Hammer sur fond de coucher de soleil. Même quand l’algorithme essaie de te convaincre que tu pourrais « avoir mieux ». Parce que ce n’est pas toujours magique, mais c’est réel.

