Aller au restaurant, prendre un café ou partager un repas entre ami.e.s : des gestes simples, mais qui ont longtemps joué un rôle fondamental dans la vie des communautés LGBTQ+. À Montréal, ces lieux de convivialité ont servi bien plus que des plats et des boissons : ils ont été des espaces de rencontre, de solidarité et d’affirmation. C’est cette histoire riche et souvent méconnue que met en lumière l’exposition Une saveur de Montréal queer, présentée du 11 avril au 13 juin par les Archives gaies du Québec (AGQ), en collaboration avec les Archives lesbiennes du Québec (ALQ).
Le projet, auquel a contribué la professeure associée Alex D. Ketchum de l’Université McGill, propose un parcours à travers les lieux, les époques et les pratiques qui ont façonné la culture alimentaire queer de la métropole. Les plus ancien.ne.s se souviendront de cafés et de restaurants aujourd’hui disparus — La Paryse, L’Anecdote, Le Club Sandwich ou encore le Café Les Entretiens — qui ont marqué des générations. Ces établissements ont peu à peu fermé leurs portes, victimes du temps, de la retraite de leurs propriétaires ou de difficultés économiques. Aujourd’hui, la relève se trouve dans des lieux comme La graine brûlée, Nueva Era, Pourquoi Pas espresso bar, la Reine Garçon, Dispatch ou Sophie Sucrée, qui continuent d’incarner des espaces inclusifs, souvent tenus par des personnes queers.

Au cœur de l’exposition se trouve le concept de « nourriture queer », développé par Alex D. Ketchum. Il ne s’agit pas seulement de ce qu’on mange, mais de l’ensemble des pratiques sociales liées à l’alimentation : les lieux, les rencontres, les événements et les réseaux qui se tissent autour de la table. « J’ai travaillé dans des fermes, des cuisines et des boulangeries, ce qui m’a sensibilisée à la question de l’alimentation », explique la chercheuse. « Ensuite, je me suis intéressée aux espaces féministes, qui étaient aussi des lieux de rencontre pour les lesbiennes. » Ses recherches ont révélé qu’entre 1972 et aujourd’hui, plus de 230 cafés et restaurants féministes et lesbiens ont existé au Canada et aux États-Unis, témoignant d’une tradition bien ancrée de lieux communautaires.
L’exposition, nourrie par les archives des AGQ et des ALQ ainsi que par des collections privées, se décline en plusieurs sections thématiques. La première aborde la découvrabilité : comment trouvait-on des lieux sécuritaires et accueillants avant l’ère d’Internet ? Au-delà du bouche-à-oreille, les communautés s’appuyaient sur des guides, des cartes, des annonces dans des périodiques ou encore des affiches parfois éphémères. Autant de traces qui témoignent d’un réseau parallèle essentiel à une époque où la visibilité pouvait être risquée. Une autre section se penche sur l’impact du VIH/sida. L’épidémie a profondément transformé les pratiques sociales, y compris celles liées à la nourriture. Les repas communautaires, soupers-bénéfice et collectes de fonds sont devenus des outils de survie et de solidarité. Des fanzines alimentaires ont également vu le jour, proposant conseils et recettes adaptées à la réalité des personnes touchées. Affiches, photos et documents d’époque illustrent cette mobilisation.
La dimension politique n’est pas en reste. L’exposition revient sur des moments marquants de résistance, notamment à la suite de descentes policières dans les bars. Le raid au Truxx en 1977, avec 145 arrestations, ou celui du Bud’s en 1984, qui en a mené 188, ont suscité des manifestations et des élans de solidarité. Ces événements rappellent que les lieux de rassemblement étaient aussi des espaces de lutte. Les bars et les clubs occupent évidemment une place importante dans ce récit. Montréal a vu émerger, au fil des décennies, une diversité impressionnante d’établissements : bars de drague, bars lesbiens, clubs de danse, espaces queer inclusifs. Des objets éphémères — sous-verres, cartes de visite, boîtes d’allumettes — côtoient photos et articles pour évoquer des lieux mythiques comme le K.O.X., le Sisters, le Thunderdome ou encore le Labyris.

En parallèle, la scène gastronomique LGBTQ+ s’est elle aussi développée, offrant une alternative aux bars. Des restaurants comme le Bistro l’Un et l’Autre, Chez Jean Pierre ou le végétarien Au Jardin proposaient bien plus qu’un menu : ils étaient des lieux d’échanges, de création et de réflexion. Les archives conservent encore menus, brochures et photographies qui témoignent de cette effervescence. Les collectes de fonds liées à l’alimentation constituent un autre pan important de cette histoire. Qu’il s’agisse de repas-partage, de ventes de pâtisseries ou de soupers communautaires, ces initiatives ont permis de soutenir de nombreux organismes LGBTQ+, des centres communautaires aux lignes d’écoute, en passant par des groupes de défense juridique.
Enfin, l’exposition s’ouvre sur une diversité d’autres espaces et pratiques : cafés, événements pop-up, soirées dansantes, mais aussi zines et livres de recettes. Autant de formes d’expression qui illustrent l’ampleur et la créativité de la scène alimentaire queer montréalaise.
En complément, une exposition numérique accessible en ligne permet de prolonger l’expérience et d’assurer la pérennité de ces archives. « Nous sommes très heureux de cette collaboration avec Alex D. Ketchum et les Archives lesbiennes du Québec », souligne Pierre Pilotte, coordonnateur des AGQ. « Cette exposition met en valeur la richesse de nos fonds et l’importance de préserver ces mémoires. »
À travers cette plongée dans les saveurs et les lieux, Une saveur de Montréal queer rappelle que l’histoire LGBTQ+ ne se raconte pas seulement dans les luttes et les revendications, mais aussi dans les gestes du quotidien — partager un repas, se retrouver, exister ensemble.
INFOS | du samedi 11 avril au samedi 13 juin, du mardi au vendredi, de 13h à 17h, aux bureaux des AGQ, au 1000, rue Atateken, bureau 201-A, Montréal.
Tél. : 514-287-9987 Courriel : [email protected]
https://www.agq.qc.ca

