Provocateur, dérangeant, fascinant : près d’un siècle après sa publication, Histoire de l’œil de Georges Bataille continue de susciter débats et interprétations. Présentée dans le cadre du Festival TransAmériques (FTA), História do Olho de la metteure en scène et performeuse brésilienne Janaína Leite revisite cette œuvre sulfureuse en la détachant de ses lectures purement scandaleuses ou moralisatrices. Entourée de performeur·euses issu·es de divers horizons, dont certain·es du milieu du travail du sexe, elle transforme le récit en une réflexion sur le corps, le désir, les rapports de pouvoir et l’intimité. Rencontre avec une artiste qui revendique un théâtre de la jouissance plutôt qu’un théâtre du choc.
On connaît peut-être Histoire de l’œil, écrit par Georges Bataille, comme l’une des œuvres les plus controversées de l’auteur, au point d’avoir été saisie par les douanes canadiennes entre 1985 et 1991. Écrit en 1928 et plusieurs fois remanié lors d’éditions confidentielles, le livre ne sera publié sous le nom de son auteur qu’en 1967. Ce véritable manifeste érotique — pornographique pour certain·es — devient alors accessible au grand public. Depuis, l’ouvrage continue de faire l’objet de nombreuses études et exégèses, chaque lecteur ou lectrice se risquant à sa propre interprétation de ce texte inclassable.
Ce long préambule permet de mieux comprendre la démarche de la metteure en scène, dramaturge et performeuse brésilienne Janaína Leite, qui présentera História do Olho dans le cadre du Festival TransAmériques (FTA), une interprétation singulière de l’œuvre de Georges Bataille.
De quoi est-il alors question et qu’a choisi de montrer l’artiste brésilienne au public ? L’histoire est simple : deux adolescent·es découvrent leur sexualité, l’expérimentent et l’approfondissent jusqu’à l’abjection, entraînant avec eux une « amie » dans leur quête d’aller « jusqu’au bout », selon les mots mêmes de l’auteur.

Janaína Leite dépoussière en quelque sorte l’œuvre, s’affranchissant autant d’une lecture morale que strictement féministe. Il n’est plus ici question de perversion ou d’un mâle dominant prisonnier de ses fantasmes. Ce qui intéresse la dramaturge, c’est le rapport au sexe et au corps comme objet performatif. Choisir l’érotisme — voire la pornographie — comme espace d’intimité et de relation, même lorsque l’on dépasse les formes socialement acceptables de ce qu’il est permis de montrer, afin de créer un théâtre de la jouissance.
C’est là que l’écart avec Bataille se révèle : on ne demeure plus seul·e dans la lecture d’un récit d’aventures sexuelles à l’abri du regard des autres, mais plongé·e au cœur d’une expérience collective, entouré·e du public. Et surtout, on échappe à ce cliché très présent chez Bataille selon lequel une sexualité poussée à l’extrême serait forcément destructrice ou autodestructrice. Bien au contraire.

Comment avez-vous convaincu 17 interprètes à vous suivre dans cette aventure ?
Janaína Leite : Il faut préciser que ce ne sont pas des comédien.nes, ils et elles ont des parcours différents, certain.es viennent du monde de la pornographie, d’autres du travail du sexe. J’avais plein d’idées dans ce que je voulais faire mais il était important pour moi que le spectacle soit construit à partir de leur histoire de vie, et en même temps que nous soyons dans un safe space. À partir de cette base fictionnelle qu’est Histoire de l’œil, nous avons pu travailler à partir du langage et des expériences vécues par ces travailleur·euses du sexe.
Il y a du sado masochisme dans l’œuvre de Bataille allant jusqu’à la mort, comment sortir alors de cette vision sombre de l’érotisme et de la vision stéréotypée des femmes.
Janaína Leite : On peut approcher cette histoire en sortant de la relation stéréotypée entre hommes et femmes. Ce qui m’intéresse, ce sont les relations et les forces qui sont en jeu dans les relations BDSM. Il n’y a pas de victime, puisque les soumis·es imposent aussi leurs règles à partir de leur position de fragilité. Et l’on peut regarder alors les trois personnages principaux d’Histoire de l’œil à partir de cette interprétation. Pour moi qui suis féministe, le plus important se trouve dans comment représenter la pornographie ou l’érotisme, dans un texte dans le cas de bataille, ou sur scène, et de se demander pourquoi ce n’est généralement pas montrable, réfléchir alors sur la question de la moralité ou encore de l’amoralité qui naît dans les rapports de force dans les jeux sexuels même poussés à l’extrême. Histoire de l’œil est une œuvre polysémique, il y a un grand nombre de pistes de lecture à explorer. Certain·es considèrent l’auteur comme un fasciste, d’autres comme phallocrate, mais c’est un peu plus compliqué que cela quand on connaît la vie de Georges Bataille.
Avez-vous peur de choquer le public lorsque vous montrez des scènes de sexe aussi réelles ?
Janaína Leite : Pas du tout. Chaque tableau a été construit avec les performeur·euses à partir de leur histoire de vie, et il en ressort une dimension d’affection dans les rapports intimes. Il y a aussi quelque chose de très enfantin, de ludique, comme des enfants qui découvrent leurs corps, jouent avec leurs « trous » ou encore avec la matière. L’implication des performeur·euses était aussi ce que je voulais que l’on retrouve sur scène, et que l’on invite le public à recevoir et ressentir cette implication.
Surprenant, dérangeant, mais aussi fascinant, la proposition de Janaína Leite en déroutera plus d’un·e et ne laissera personne indifférent.

INFOS | História do Olho. Adaptation de l’Histoire de l’œil (écrit par Georges Bataille) et mise en scène par Janaína Leite. À Usine C, du 6 au 10 juin 2026, dzns le cadre du FTA 2026. www.fta.ca

