Lundi, 4 juillet 2022
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    Sexe et plein air!

    Tels les saunas, les parcs constituent un espace public de rencontre sexuelle utilisé par une certaine proportion d’hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes. Chez les participants d’Oméga, 25% ont fréquenté cet espace au moins à quelques reprises sur une période de deux ans. Outre le caractère saisonnier de l’utilisation de cet environnement sexuel public et sa moindre popularité lorsque comparée à celle de la fréquentation des saunas (61% des participants ont fréquenté au moins une fois les saunas pendant le même intervalle de temps), cet espace se distingue de l’environnement “sauna” sur plusieurs points : la vocation sociale et publique des parcs est multiple et, d’emblée, cet espace doit être partagé par d’autres types d’usagers. Les parcs peuvent, par conséquent, être perçus comme un espace de sexe dangereux où le risque est omniprésent, multidimensionnel, fluide et relatif : les dangers sociaux et physiques d’arrestation ou de violence y côtoient le danger sexuel plus diffus d’être infecté par le VIH ou par tout autre agent infectieux. Ainsi, ces menaces sociales et physiques, immédiates et tangibles, sont-elles en compétition avec les menaces à la santé sexuelle et donnent peut-être au sexe dans ces lieux un caractère d’excitation et d’attrait supplémentaire. De plus, dans les parcs, le sexe est gratuit et la drague prend une place active et aventureuse. L’imprévisible y est la règle et l’alibi, facile. 

    De la même façon que le profil des usagers réguliers des saunas a été dressé dans un numéro précédent, nous avons aussi tenté de dégager le profil des participants qui ont fréquenté les parcs de la région montréalaise à quelques occasions dans les deux dernières années. Une étude réalisée en 1997-1998 dans les parcs de dix régions du Québec avait mis en évidence que ces lieux étaient fréquentés par les usagers gais et bisexuels d’abord pour des raisons d’ordre sexuel, puis, dans une moindre mesure, pour des besoins de socialisation (Otis et al., 1998). Dans les sites montréalais, les motivations sexuelles étaient plus importantes qu’en régions, et les motifs psychosociaux, moindres. La description que nous faisons dans ce texte des usagers des parcs est donc spécifiquement montréalaise et ne peut traduire clairement les réalités des hommes vivant en régions et ayant peu d’autres espaces définis pour vivre leur sexualité gaie.

    Les usagers des parcs participant à Oméga ne sont ni plus âgés ni plus fortunés que les hommes qui ne fréquentent pas ces lieux. De plus, ils ne se distinguent pas par une plus forte représentation d’hommes qui se définissent comme gais ou homosexuels ou, comme on le rapporte fréquemment dans divers travaux ou dans les milieux d’intervention, par une plus forte proportion de bisexuels ou d’hétérosexuels. Il est possible qu’Oméga ne permette pas de rejoindre ce sous-groupe de la clientèle des parcs et que nos résultats sous-estiment la présence de ces hommes bisexuels ou straights dans ces lieux publics particuliers de sexe anonyme. Néanmoins, selon nos résultats, les parcs semblent représenter un espace public qui permet de vivre sa sexualité avec les hommes, peu importe la façon dont on qualifie son identité socio-sexuelle.

    Chez les usagers des parcs, la filiation au milieu gai existe, mais ce rapport semble plus sexualisé que chez les non-usagers. Il se caractérise plus explicitement par la fréquentation de ses multiples espaces à des fins de rencontres sexuelles sans que l’accent soit nécessairement mis sur la fréquentation de ces divers lieux pour affirmer leur engagement envers la communauté gaie et ses causes sociales ou pour en partager la vie culturelle. En effet, les usagers des parcs sont plus souvent présents dans le Village, dans les bars gais et dans les saunas que les non-usagers. Ils s’adonnent plus fréquemment au tourisme gai, mais ils sont davantage absents des événements spéciaux ou socioculturels gais.

    Sur le plan sexuel, les usagers des parcs ont certaines caractéristiques qui les démarquent des non- usagers. Leur trajectoire homosexuelle semble s’être développée de façon plus précoce que les non-usagers des parcs. Ils ont débuté leurs jeux sexuels avec d’autres hommes à un plus jeune âge et ont introduit le sexe anal plus tôt dans leur répertoire sexuel. Ils diront aussi avoir fait leur sortie (coming-out) plus jeunes. Cette précocité est sans doute en accord avec leur personnalité davantage encline à chercher les sensations fortes dans l’expression de leur sexualité. Ils se diront plus aventuriers et à la recherche d’expériences nouvelles et illicites. De plus, ils se définiront plus souvent par leur compulsivité sexuelle : ils pensent plus souvent au sexe, ils ont plus de mal à trouver un partenaire aussi sexuel qu’eux, ils ont plus de mal à contrôler leurs pulsions, etc. Il est probable que, pour ces hommes, le parc constitue un environnement particulier et supplémentaire où ils peuvent combler ce goût de l’illicite, de la nouveauté, du changement et de l’imprévisible.

    Ce trait de personnalité concorde avec ceux qui ont un plus grand nombre de partenaires réguliers et occasionnels déclaré, que ce soit depuis leur première relation sexuelle ou dans les deux dernières années, et avec ceux qui ont une intégration plus régulière dans leurs scénarios sexuels du sexe anal, de l’usage d’objets sexuels pour augmenter leur plaisir et du sexe en groupe. Ils ont tendance à préférer être pénétrés plutôt qu’à pénétrer et ils sont plus enclins à dire que le sexe anal est pour eux un acte de domination-soumission. Ils acceptent aussi plus facilement l’idée que le sexe anal puisse être une pratique violente ou déplaisante. De plus, leur sexualité se vit plus souvent que les autres sous l’influence de l’alcool ou de drogues.

    Ils sont aussi plus nombreux à rapporter avoir des partenaires séropositifs. En fait, leur entourage semble davantage marqué par la présence de personnes vivant avec le VIH, que ce soit parmi leurs amis proches ou dans leur réseau social élargi. Malgré cette proximité des personnes vivant avec le VIH, on les retrouve plus souvent parmi ceux qui ont eu du sexe anal non protégé avec leurs partenaires occasionnels depuis leur entrée dans Oméga (usagers des parcs : 37%; non-usagers : 17%). Le risque pris sur le plan sexuel semble conscient, puisque ces hommes estiment que leurs pratiques ne sont pas toujours sécuritaires et entrevoient une probabilité plus forte que les autres d’être un jour infectés par le VIH. Par contre, lorsqu’ils sont avec leurs partenaires réguliers, le sexe anal à risque n’est pas plus fréquent chez ces hommes que chez les non-usagers des parcs. C’est donc spécifiquement avec les occasionnels que la négociation du sécurisexe est plus difficile et va peut-être à l’encontre de l’intensité et de l’excitation recherchées dans ce type d’interaction anonyme.

    Il est probable que la fréquentation des parcs réponde d’abord à des impératifs personnels et sexuels et corresponde, dans une moindre mesure, à une façon de plus, ou différente, d’exprimer son appartenance à la communauté gaie. C’est un espace recherché sans doute pour les occasions que lui seul peut offrir pour satisfaire ou combler certaines quêtes, compte tenu de sa relative dangerosité et de son imprévisibilité. Dans l’étude réalisée dans les parcs en 1997-1998, un usager sur 10 disait que le goût du risque était une motivation importante pour fréquenter les parcs. Peu d’autres lieux peuvent induire cette atmosphère. Aussi, cet espace devient-il un autre lieu à occuper dans une perspective de prévention puisqu’il comporte des caractéristiques qui lui sont propres, certaines propices à la prise de risque sexuel. Les usagers des parcs sont aussi rejoints par les efforts de prévention mis en place dans d’autres espaces, mais la présence d’un intervenant dans les parcs (assurée actuellement par Action Séro-Zéro) permet l’accès ponctuel et immédiat au condom au moment d’une rencontre sexuelle imprévue…, non planifiée. Cette présence est aussi un rappel et un renforcement de l’importance de se protéger, dans le contexte d’une épidémie encore très présente mais moins visible.

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