Vendredi, 1 juillet 2022
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    «Les origines du SIDA» de Jacques Pépin

    Le Dr Jacques Pepin est un éminent infectiologue au Département de microbiologie et des maladies infectieuses de l’Université de Sherbrooke. Il vient de publier un livre surprenant et captivant, intitulé The Origins of AIDS. Ayant lui-même œuvré pendant plusieurs années en Afrique, il a été en contact avec les populations touchées par cette maladie. Son expérience de « médecine de brousse », les avancées de l’époque et les vaccinations massives l’ont poussé à amorcer des recherches sur le virus du VIH. Il a épluché des documents et est remonté dans le temps pour découvrir que le virus existe depuis beaucoup plus longtemps qu’on l’aurait cru. Lorsqu’il se répand en Amérique du Nord et en Europe, ce sont essentiellement les hommes gais qui en sont victimes. Pourquoi et comment ? Le Dr Jacques Pépin nous l’explique dans une entrevue réalisée à la suite de la publication de The Origins of AIDS.

    Qu’est-ce qui vous a poussé à rédiger cet ouvrage à ce moment-ci de votre vie professionnelle?
    Je me suis d’abord intéressé au rôle des interventions médicales dans l’émergence du VIH. J’ai travaillé durant quatre ans au Zaïre dans les années 1980 et j’y ai traité, entre autres, environ mille patients aux prises avec la maladie du sommeil en utilisant de vieux médicaments donnés par voie intraveineuse. Plus tard, j’ai travaillé deux ans en Gambie sur l’infection à VIH-2. Un jour, j’ai compris qu’une bonne partie de la transmission du VIH-2 en Afrique de l’Ouest s’était faite par des injections contaminées, plutôt que par voie sexuelle. J’ai réalisé une première étude en Guinée-Bissau, qui a confirmé cette intuition. Ensuite, j’ai décidé de faire des études similaires en République Centrafricaine et au Cameroun, des régions potentiellement à l’origine du VIH-1. Petit à petit, je me suis rendu compte que j’avais assez de matériel pour écrire un livre. J’ai consacré quelques années à aller chercher les autres parties de l’histoire pour finalement les assembler. J’ai donc utilisé, en partie, des rapports de recherches disponibles dans la littérature scientifique, mais surtout beaucoup d’éléments historiques que je suis allé fouiller dans des bibliothèques et dans des archives en Europe.

    Dans votre ouvrage, vous affirmez que Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) est le lieu où la mutation de la maladie du singe à l’homme a débuté. Comment en êtes-vous arrivé à cette importante découverte?
    Léopoldville est l’endroit où le virus a pris de l’expansion et s’est diversifié, mais le tout premier humain atteint du virus provenait d’ailleurs en Afrique Centrale. Il est maintenant certain que la source du VIH est le chimpanzé d’Afrique Centrale (Pan troglodytes troglodytes), qui habite le Sud-Cameroun, le Gabon, le Congo-Brazzaville, la République Centrafricaine, la Guinée Équatoriale et une toute petite partie de la République Démocratique du Congo et de l’enclave de Cabinda. Mais c’est dans la grande agglomération de Léopoldville et dans sa ville jumelle de Brazzaville que le virus a trouvé les conditions propices à sa multiplication et sa diversification. Léopoldville était déjà, à cette époque, le nœud commercial de toute la région et attirait des milliers de migrants. On peut voir dans le livre, à Léopoldville même, comment des interventions médicales (à la clinique MTS, où on faisait un nombre inouï d’injections intraveineuses en se contentant de rincer les seringues entre deux patients) et des facteurs sociaux (le déséquilibre hommes-femmes et la prostitution qui en a découlé) se sont conjugués pour permettre au virus d’atteindre une masse critique, puis de se disséminer avec succès, d’abord à travers l’Afrique centrale, puis vers les États-Unis via Haïti.

    Comment expliquez-vous que, malgré le fait que cette maladie soit présente en Afrique depuis les années 1930, ce n’est que dans les années 1980 que des scientifiques l’ont véritablement « découverte » et nommée VIH? Aurait-on pu, à votre avis, l’identifier plus tôt?
    Les capacités diagnostiques des hôpitaux africains étaient très limitées : pas grand-chose comme examens de laboratoire, peu ou pas de radiologie, pas d’autopsies. Il y avait des centaines de maladies que ces hôpitaux étaient incapables de diagnostiquer. Dans ce contexte, il était impossible de reconnaître l’émergence d’une nouvelle maladie causant de la fièvre avec une perte de poids. De plus, l’infection opportuniste la plus fréquente avec le sida en Afrique est la tuberculose, qui était déjà très fréquente avant l’arrivée du sida. Le nombre de cas de tuberculose en Afrique a commencé à augmenter à partir des années 1950, mais les médecins ont attribué ce changement à l’augmentation des capacités diagnostiques et thérapeutiques et à de plus grands efforts de dépistage.

    Si cette maladie s’est développée en Afrique équatoriale et centrale, comment expliquer alors qu’elle se soit propagée avec autant de rapidité en Europe et en Amérique du Nord et, surtout, qu’elle y ait touché essentiellement les hommes gais?
    L’atmosphère de libération qui a suivi les émeutes de Stonewall a fait en sorte que, pendant les années 1970 et le début des années 1980, certains hommes gais avaient un grand nombre de partenaires sexuels différents durant une année. La haute prévalence des autres MTS parmi cette population a aussi favorisé la transmission du VIH. Finalement, la probabilité de transmission par acte est plus élevée pour les relations homosexuelles que pour les relations hétérosexuelles. À noter que le virus s’est disséminé parmi les hommes gais aux États-Unis durant les années 1970, un bon demi-siècle après ses débuts en Afrique.

    Au sujet de la transmission « homosexuelle » du virus, il y a eu plusieurs théories quant au « patient 0 ». À votre avis, y a-t-il une piste valable sur le premier porteur du virus qui aurait voyagé en Afrique et ensuite propagé la maladie vers les communautés gaies à travers les États-Unis et l’Europe?
    L’exportation du virus vers les Amériques s’est faite via Haïti. Après l’indépendance du Congo (en 1960), environ 4 500 Haïtiens sont allés travailler au Congo. Un de ceux-ci a amené le VIH-1 en Haïti vers 1967, où il y a eu de la transmission locale, de diverses façons. Il est fort probable que la transmission vers la communauté gaie des États-Unis se soit faite à travers le tourisme sexuel, qui était substantiel en Haïti durant les années 1970.

    Est-ce que, d’une certaine façon, la mobilisation des communautés gaies fortement atteintes par cette maladie a contribué à identifier avec certitude le virus et à développer des médicaments pour l’ensemble de la population mondiale?
    Sans aucun doute! Cette mobilisation a d’abord forcé les gouvernements à investir dans la recherche et dans la prévention, puis à mieux financer les soins, ce qui a ensuite amené l’industrie pharmaceutique à s’y intéresser. Il ne fait aucun doute que si l’infection était restée limitée à l’Afrique, nous n’aurions pas, aujourd’hui, des dizaines d’antirétroviraux hautement efficaces.

    Est-ce que nos moyens modernes de transport rapide (l’avion, pour ne pas le nommer) ont contribué à l’essor de la maladie, poussant les gens à voyager plus à partir des années 60 et 70?
    Absolument. Dans le livre, on peut suivre la dissémination transcontinentale du virus, qui a été grandement facilitée par le développement de l’aviation civile. Par exemple, le virus a été exporté de l’Afrique du Sud vers l’Inde à travers les voyages de la population sud-africaine d’origine indienne. En Afrique du Sud, les Noirs hétérosexuels sont infectés par le sous-type C (un type de virus), qui est venu du Congo, tandis que les Blancs homosexuels sont infectés par le sous-type B, qui y a manifestement été introduit à partir des États-Unis.

    Quelles sont vos craintes pour l’avenir? Le VIH/sida risque-t-il de faire encore des millions de victimes en Asie, en Russie et ailleurs dans le monde, cette fois-ci?
    Le niveau actuel de financement ne pourra pas se maintenir, surtout avec la crise financière. Il faudra que les gouvernements nationaux prennent le relais et aussi qu’on trouve des façons de réduire les coûts autres que ceux des médicaments. Par ailleurs, au lieu d’attendre un vaccin miracle, il est essentiel de déployer les méthodes qui ont fait leurs preuves, en particulier la circoncision. Je crois qu’en Russie et en Asie la situation s’est stabilisée et s’améliore, même dans certains pays comme la Thaïlande.

    Avec votre longue expérience comme médecin-infectiologue, croyez-vous que l’on puisse, sous peu, éradiquer le VIH partout sur terre comme on l’a fait pour d’autres maladies?
    Certainement pas de mon vivant.

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