Jeudi, 28 octobre 2021
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    Grands départs, grands deuils (ou lettre à mon ex)

    Comme si être lesbienne n’était pas déjà assez difficile, s’unir avec une femme issue de l’immigration comporte son lot de difficultés. Aux moments de bonheur à l’arrivée au terminal se conjuguent de grands départs et de grands deuils.

    Des débuts prometteurs et l’exotisme de l’ailleurs. Lorsque j’ai commencé à sortir avec ma blonde dans la jeune vingtaine, j’ai écouté mon cœur. Mon ressenti. Elle était native de France. Je l’avais remarqué à son accent, évidemment, et nous avons longuement discuté de sa patrie, chef-lieu de mes ancêtres. J’aimais beaucoup la Ville Lumière, la Provence, la Bretagne, la Normandie, la Côte d’Azur et tous ces endroits de carte postale que j’avais déjà eu l’occasion de visiter avant de la rencontrer. Bref, dans ma tête, j’étais en terrain connu. L’inconnu, ici, c’était l’amour entre femmes. Et je dois admettre que j’aimais beaucoup explorer ce territoire…

    Elle venait de France, donc on parlait le même langage. Ou presque. Êtes-vous déjà allé en territoire ch’ti? En 15 ans de relation amoureuse, j’ai eu l’occasion de visiter le Nord-Pas-de-Calais plusieurs fois. Une fois, j’y suis même allée avec mes parents; c’était presque un remake de Bienvenue chez les Ch’tis, mais sans les sous-titres! J’ai alors réalisé qu’à bien des égards, on ne parlait pas du tout la même langue… D’ailleurs, la France n’est pas le Québec et dans la «patrie des droits de l’Homme», la misogynie et l’homophobie sont encore très forts.

    C’est d’ailleurs la lesbophobie qu’elle a vécue en France qui a mené mon ex, Jenny, à quitter Paris pour Montréal. Ça, pis une autre ex… Bref, son amour pour «le Canada» et ce désir de pouvoir vivre sa vie comme elle l’entend, avec une autre femme. Bien sûr, depuis, l’eau a coulé sous les ponts (de Paris) et les législations ont évolué pour les personnes LGBTQ+, mais pour ce qui est des mentalités, ça prend des décennies à changer…

    Rappelez-vous comment le mariage pour tous, en France, a déchainé des marées de protestations, alors que ça faisait près d’une décennie qu’on avait accepté la chose, icitte, au Québec.


    Le cul pogné entre deux chaises
    Au début d’une relation – je ne vous apprends rien –, c’est tout beau, tout rose.. C’est la même chose avec le fait d’aller voir la belle-famille en France, ou lorsque Jenny voyageait seule dans son pays d’origine. C’est tout beau tout rose, au début… Pour moi, c’était exotique de voir du pays.

    Pour elle, c’était un besoin de revoir sa famille et ses amies. Dans un cas comme dans l’autre, c’est un voyage, mais la vie continue pour celle qui reste et attend sa conjointe, comme pour sa famille et ses amies qui avancent. De plus en plus, ces allers-retours Montréal-Paris devinrent pesants pour Jenny.. et pour moi. Étant en couple, j’aurais aimé voyager avec ma blonde et découvrir des contrées lointaines inexplorées par nous deux, mais dès qu’elle avait un peu de sous, elle investissait pour voir sa famille.

    Ce que je comprends totalement. Certes, pendant ce temps, on ne se crée pas de souvenirs, ici, ensemble. On ne construit pas notre vie, ici, ensemble. On ne fait que nourrir l’ailleurs, l’exode. Mettre une distance entre nous. Vient alors le classique «Je ne suis pas bien nulle part». Mais on sait tous que la réponse est en nous, pas ailleurs. Elle aura le «cul pogné entre deux chaises» – pour reprendre l’expression de Jenny – pendant tout son séjour au Québec. Un séjour qui aura duré deux décennies.


    Le grand départ
    Elle a donc pris la décision de retourner en France. Elle est arrivée dans le Nord avec ses huit grosses valises et beaucoup de lourds bagages de vie. La pandémie grandissante a d’abord validé sa décision, le virus la menaçant de ne plus pouvoir voyager pour retrouver les siens. On ne peut la blâmer : nombre de scénarios-catastrophes sont ancrés dans cette même prémisse.

    Certes, n’étant «pas bien» en France, parce que «le cul, ça se pogne constamment entre deux chaises», même pendant une pandémie, elle est revenue à Montréal pour moins d’un an. Là, aujourd’hui, elle est de retour en France. Avec quatre grosses valises. Un petit chien. Et les bagages de 15 ans de relation. Vingt ans d’amitié. Un grand deuil. Qui est à la fois une grande libération. Celle de deux âmes sœurs qui se doivent de continuer leurs vies chacune de son côté de l’océan, puisque leurs chemins de cœur se séparent. Comme nos plus beaux souvenirs, l’amitié demeurera, j’en suis certaine, car elle est plus forte que n’importe quels vents et marées.

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