Samedi, 25 juin 2022
• • •
    Publicité

    La grande noirceur moderne

    Tel un explorateur de la grande noirceur du 21e siècle, j’observe de plus en plus de personnes confortables avec les ténèbres d’un esprit qui plafonne. Pas seulement certains vieux convaincus que l’âge leur permet d’ignorer l’évolution du monde ou les hétéros-cis tellement privilégiés qu’ils traversent leur vie sans voir les injustices se multiplier. Mais aussi plusieurs LGBTQ+ qui se complaisent dans une vision dépassée de la société ou qui s’affichent anti-wokes sur les applications de rencontres.


    Je sais, ça surprend. Quand on se laisse prendre dans le train fou de la vie, on peut se contenter d’associer les idées reçues aux messieurs straight d’un certain âge. Comme le fou du roi invité à Tout le monde en parle qui a interrompu une discussion avec Marie-Louise Arsenault pour se faire le porte-voix des individus exprimant des réserves sur les positions les plus extrêmes de la gauche, sans malaise avec le fait qu’il détournait l’attention des innombrables demandes légitimes et tempérées des personnes de plus en plus conscientes des injustices sociales. S’autoproclamant le porte-parole du « vrai monde » depuis le début de sa carrière, parce qu’il n’est pas montréalocentriste et parce que son potentiel glamour est aussi élevé que son charisme, il aime brasser de la marde – avec quelques rires jaunes en prime – pour se coucher le soir avec l’impression du devoir accompli.

    Mais voilà, il n’est pas seul. J’ai croisé un autre de ces spécimens lors d’un rendez-vous galant. Rien ne laissait présager de sa fermeture d’esprit. Nos discussions sur Tinder m’enchantaient. Jeune homme charmant dans la mi-trentaine, il était retourné aux études dans un domaine artistique extrêmement précaire, porté par une passion et une détermination plus fortes que tout. Intrigué, j’ai quitté Hochelaga et me suis tappé une heure de transports pour le rejoindre en banlieue : un événement qui survient une fois tous les siècles. En plein souper, il s’est lancé dans une tirade sur le trop grand nombre de termes pour exprimer son orientation sexuelle ou son identité de genre. Il a renchéri en exprimant son inconfort avec le concept de « fierté », avant de préciser qu’il n’était pas fier d’être homosexuel et qu’aucun hétéro ne ressentait le besoin de parader sa fierté straight. Avec un calme olympien qui me surprend, je lui ai expliqué le besoin des humains de trouver des mots pour s’identifier dans le monde.

    Puis, je lui ai rappelé qu’après des siècles à se faire ostraciser, insulter, violenter, tuer et écraser par tous les moyens, les membres de la communauté LGBTQ+ sont en droit de se lever et d’afficher leur fierté en lien avec leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, sans qu’on les ridiculise. Un argument à la fois, je l’ai convaincu sur les deux points. Il m’a remercié d’avoir pris le temps de lui expliquer.

    De mon côté, je me suis demandé comment c’était possible qu’un gai de son âge ait besoin qu’on lui vulgarise certaines réalités aussi basiques. Je sais que plusieurs personnes (peu importe leur orientation sexuelle) ont 104 ans dans leur tête, mais il n’avait rien du trentenaire pris dans ses petites habitudes. Il avait balancé la stabilité d’un emploi payant pour suivre son cœur, étudier en art, changer de ville et aller au bout de rêves. Même si cela n’assure rien, je croyais qu’il avait tout ce qu’il faut pour penser hors du cadre et rester à jour dans le discours LGBTQ+, surtout avec des éléments vulgarisés auprès du grand public depuis si longtemps.

    J’ai laissé le temps passer, je ne l’ai évidemment pas revu, mais je suis resté à l’affût des humains qui acceptent l’idée d’interrompre l’évolution du monde. Au cours des derniers mois, j’ai vu de plus en plus de profils sur Grindr et Tinder stipuler qu’ils étaient « anti-wokes ». Je sais que le terme « woke » est galvaudé et incompris. Je suis conscient que le monde change vite et que plusieurs personnes se sentent dépassées par la métamorphose technologique et par les transformations sociales. Je comprends que c’est beaucoup à prendre d’un coup. Tous les esprits ne semblent pas disposés à composer avec les notions de consentement, l’identité non-binaire, le racisme systémique (et non systématique), le langage non genré dans certains contextes, l’idée qu’on a le droit de faire des blagues sur presque tout, mais qu’on a aussi la responsabilité de ne pas écraser des individus, spécialement quand on occupe une posture privilégiée dans le monde. J’entends que c’est beaucoup à apprivoiser d’un coup.

    Mais quand on s’attarde à la véritable signification du terme « woke », on comprend qu’il s’agit d’un éveil aux injustices sociales et aux inégalités raciales. Alors, comment certaines personnes – et de surcroît plusieurs LGBTQ+, elles-mêmes si souvent discriminés – peuvent-elles adhérer à l’anti-wokisme? Qu’est-ce qui s’est passé dans leur vie pour qu’elles laissent leur sens critique plafonner au point d’afficher de tels critères rigides et arriérés? Comment peuvent-elles avancer dans la vie, les mains dans les poches, en se satisfaisant d’une compréhension aussi limitée du monde pour les prochaines décennies de leur existence? Le sens de la vie n’est-il pas de suivre la lumière qui brille en avant et non de s’accrocher au relatif confort de la pénombre du passé?

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité