Vendredi, 21 juin 2024
• • •
    Publicité

    Après 2Fik le performeur, voici 2Fik l’écrivain

    Exactement 15 ans après avoir présenté sa première exposition à Montréal et 8 ans après avoir fait vibrer la Place des festivals avec sa réinterprétation de la Chasse-galerie devant public, 2Fik publie son premier livre, Les racines du cœur, un récit intime sur le déracinement.

    Explique-nous ce qui t’a attiré vers les arts visuels.
    2FIK : J’ai commencé mon travail artistique en 2005, deux ans après mon arrivée au Québec. J’ai alors réalisé que les questionnements identitaires touchaient tout le monde. Quand je vivais en France ou au Maroc, je considérais que les problématiques d’un jeune Maghrébin en banlieue parisienne étaient juste les miennes. Puis, j’ai compris qu’on a tous des questionnements identitaires à un moment ou à un autre.

    Tu as alors mis en scène des personnages portant costumes, perruques, hijabs, talons hauts et robes.
    2FIK : Initialement, c’était un travail visuel, car je voulais que tout le monde ait accès à ce
    travail. Puisque mes parents, deux Berbères du Maroc, sont illettrés, j’avais envie que mon travail puisse autant leur parler qu’à un Ph. D. en sciences sociales. Quand j’ai fait ma première exposition en 2009, au Belgo, je ne pouvais pas offrir un travail artistique au monde, sans pouvoir le présenter à mes parents. Ce sont les personnes potentiellement les moins cultivées artistiquement, mais celles dont le point de vue est le plus important.

    Comment la performance est-elle entrée dans ta vie ?
    2FIK : Pour faire mes œuvres à multiples personnages, j’avais besoin d’organiser mon photoshoot : j’allais du personnage le plus barbu au plus maquillé. Lorsque je faisais ça en extérieur, des gens s’arrêtaient pour regarder. J’ai donc pris conscience que mes photos étaient le résultat d’une performance physique. L’œuvre commençait au moment où je commençais le photoshoot.

    Ensuite, tu as contacté le FTA pour leur proposer de recréer le tableau de la Chasse-galerie.
    2FIK : Je voulais montrer tout le processus créatif. J’adore désacraliser les trucs. Comme j’évolue dans un monde où l’art était réservé à une élite blanche, cultivée et riche, et où des gens comme moi n’étaient pas censés être dans les musées ni dans les expositions, j’ai décidé de faire l’art le plus accessible possible.

    Le show commençait au moment où on t’apportait le canot à la Place des festivals.
    2FIK : Le premier jour, c’était l’installation du décor et les tests de position des personnages. Le deuxième, j’ai fait 12 h de photoshoot avec 15 personnages. Le lendemain, 12 h de Photoshop : mon appareil photo et mon ordinateur étaient reliés à un écran géant pour que le public voie tout. Environ 3000 personnes sont venues. Cette idée de créer une œuvre d’art contemporain faite de la façon la plus informelle possible est l’un de mes plus beaux plaisirs.

    Un jour, l’éditeur Thomas Campbell t’a proposé d’écrire dans la collection Unik, qui met de l’avant des thématiques puissantes et très intimes. À ton lancement, tu disais avoir été déstabilisé quand on t’a suggéré d’aborder le déracinement. Pourquoi ?
    2FIK : J’avais proposé des idées à Thomas. J’adore cet homme, car il me remontait les bretelles quand j’étais trop confortable. Il trouvait que mes thèmes étaient un peu faciles, car je les traitais depuis des années. Il voulait que je parle de moi et il a suggéré que j’aborde le déracinement. Les bras m’en sont tombés ! Je pensais ne pas pouvoir, car c’est trop personnel. Et il a répondu que c’est exactement pour ça que je devais le faire. Comme je suis un homme qui aime sortir de ma zone de confort et que je suis un autodidacte, tout me semblait possible.

    Quel est ton rapport à la littérature ?
    2FIK : J’ai toujours été attiré par la littérature en croyant que je ne pouvais pas en faire. Mon père a arrêté l’école à 8 ans : mon grand-père l’a dompé dans un magasin de Casablanca pour qu’il travaille et rapporte de l’argent pour la famille. Ma mère a arrêté à 14 ans parce qu’elle a épousé mon père. Donc, on n’avait pas de livres à la maison. On dessinait, on jouait dehors, mais mes parents ne m’ont jamais lu des livres. Au contraire, c’est nous qui lisions des documents à nos parents.

    J’imagine que l’écriture d’un livre appartenait à un univers lointain.
    2FIK : Même la lecture est quelque chose que j’ai appris à aimer. Puisque j’avais été obligé de lire des livres qui ne m’intéressaient pas à l’école, en France, c’était mal parti. Plus tard, j’ai appris à aimer la littérature. Et quand j’ai commencé à écrire la biographie de mes personnages, j’ai trouvé quelque chose d’excitant. La volonté d’écrire quelque chose me chauffe depuis environ 2020. Pendant longtemps, j’avais l’impression que mon point de vue n’était pas assez pertinent pour être mis sur papier et publié.

    Peux-tu résumer le parcours de tes déracinements ?
    2FIK : Le livre est une autofiction. En réalité, j’ai vécu 3 déracinements internationaux avant 25 ans. Mais si on parle de déménagement, je l’ai fait 6 fois entre 0 et 8 ans, en banlieue parisienne (où je suis né) et Paris. Entre 8 et 16 ans, j’ai déménagé 4 fois à Casablanca. Après, je suis retourné en France en banlieue parisienne, où j’ai déménagé 3 fois entre 16 et 24 ans. Je suis arrivé à Montréal à 24 ans. Entre 2003 et maintenant, j’ai déménagé 11 fois, dont un retour à Paris qui a duré 6 mois. Pour moi, faire les cartons et recommencer à zéro, ça ne veut plus rien dire. Ma relation au patrimoine physique et au concept de maison est secondaire.

    Dans le livre, tu dis porter ta maison sur ton dos. Crois-tu être en mesure de t’adapter partout ?
    2FIK : Depuis 10 ans, j’ai eu le luxe de vivre plusieurs situations où je me retrouve dans une ville que je ne connais pas pour une durée assez longue. Je dois littéralement découvrir où je suis. Chaque fois que ça m’arrive, je m’assure de trouver l’hébergement et ensuite, j’arrête mes recherches. L’idée de devoir dessiner la carte d’une ville est un truc absolument jouissif !

    Le personnage du livre est inspiré de toi. En lisant, on comprend que le déménagement de ta famille t’a surpris. Tes craintes n’étaient pas prises en considération. Le contexte de ton départ a créé un trou noir dans ta mémoire. Le début de ta nouvelle vie te dégoûtait.

    Tu craignais que tes proches t’oublient. Tu t’es réfugié dans le silence. À quel point l’enfant que tu étais avait-il les outils pour gérer ces émotions fortes ?
    2FIK : Absolument aucun ! Et dans le bouquin, c’est la version édulcorée. La vraie histoire, c’est qu’à 8 ans, je me suis levé un matin en voyant un camion bleu devant la maison à Paris. Je pensais qu’on partait en vacances, mais on n’est jamais revenus. Mes parents ne nous ont pas prévenus, mon frère et moi. On a fait Paris-Casablanca en camion avec tous nos meubles. Je ne comprenais pas pourquoi. En cours de route, on m’a annoncé qu’on allait habiter au Maroc avec plusieurs membres de la famille. Je n’avais plus aucun espace privé. Comme je n’étais pas arabophone, on m’a envoyé en maternelle à 8 ans ! Je me faisais taper par les profs parce que je parlais français et que je m’affirmais beaucoup, comme on me l’avait appris en France.

    Qu’est-ce qui t’a fait basculer dans l’appréciation de ta nouvelle vie ?
    2FIK : Mon éternel optimisme et mon ego démesuré ! (Rires.) Mes parents m’ont toujours dit que j’étais capable de faire ce que je voulais. Évidemment, j’ai vécu des doutes et des difficultés, mais je savais que je pourrais m’adapter.

    INFOS | LES RACINES DU COEUR, de 2Fik, Éditiions UNIK, 2024, 114 pages.

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité