Dimanche après-midi, le défilé annuel de la Fierté dans la capitale a été brusquement annulé. La parade, qui devait longer la Colline du Parlement, a été immobilisée et prise en otage pendant près d’une heure par un sit-in mené par le collectif Queers for Palestine-Ottawa. « Nous participons aujourd’hui au défilé pour affirmer très clairement que notre Fierté n’est pas à vendre », a déclaré le groupe dans un communiqué.
Les militants ont incité la foule à reprendre leurs slogans, parmi lesquels : « Nous sommes queers, nous sommes trans, libérer la Palestine est notre demande. » L’une de leurs représentantes, Emily Quaile, a affirmé que le blocage visait à obtenir des excuses du maire Mark Sutcliffe : « Nous avons arrêté le festival parce que le maire d’Ottawa a refusé de nous parler. Nous demandons des excuses pour l’année dernière. »
La réaction du maire
Sur le réseau social X, le maire Sutcliffe s’est dit « profondément regrettable » qu’un groupe de militants ait choisi de bloquer la marche : « Je compatis avec nos nombreux résidents qui ont été privés de l’occasion de participer à cette célébration de la joie, de la résilience et de la communauté. À l’heure où les droits des personnes 2SLGBTQIA+ sont menacés à travers le monde, il est essentiel de témoigner notre solidarité. Ottawa devrait toujours être un lieu d’inclusion, où chacun se sent le bienvenu. »
Il a rappelé avoir participé à plusieurs événements de la Fierté tout au long de la semaine, dont la levée du drapeau arc-en-ciel à l’hôtel de ville, insistant sur son engagement à titre de citoyen et de maire.
Des organisateurs pris de court
Pour les organisateurs de Fierté dans la capitale, l’annulation s’est imposée comme un pis-aller. « Nous avons tenté d’apporter des modifications de dernière minute au parcours afin que le défilé puisse se poursuivre, mais nous n’y sommes malheureusement pas parvenus », a expliqué le porte-parole David Breault. Les activités prévues en soirée, elles, ont été maintenues.
L’organisation avait pourtant tenté de désamorcer les tensions en retirant de son site web une déclaration pro-palestinienne publiée en 2024, qui avait suscité de vives réactions et valu le retrait de plusieurs soutiens institutionnels et politiques.
Entre déception et compréhension
Dans la foule, les réactions ont été contrastées. « La fierté d’être pride, on est ici pour ça. On n’est pas ici pour renverser tout le monde », a déploré une participante. Une autre, venue avec son enfant, a dit partager la cause palestinienne, mais estimait qu’« un jour par an, nous devrions mettre de côté toutes nos différences pour ce défilé ».
À l’inverse, d’autres ont salué le coup d’éclat comme un message fort. Un manifestant filmé sur vidéo a appelé les élus ayant boycotté l’événement l’an dernier à présenter leurs excuses, demandant à Fierté dans la capitale de réaffirmer son engagement en faveur de la Palestine.
Une fracture persistante
L’épisode ravive une blessure déjà ouverte. En 2024, la déclaration de solidarité de Fierté dans la capitale avec la Palestine avait entraîné un boycott du défilé par plusieurs élus et organismes, du maire au milieu hospitalier. Pour certains militants, ce retrait constituait une trahison : « Vous n’étiez jamais de vrais alliés », a lancé l’artiste trans Lionel Lehouillier, ancien président de Trans Outaouais.
Cette année, le blocage de Queers for Palestine replace la cause au cœur de la parade, quitte à priver des milliers de personnes LGBTQ+ de leur moment de visibilité. Pour ses partisans, c’est un acte nécessaire de résistance. Pour ses détracteurs, c’est une prise en otage d’une fête censée rassembler.
Une question sans réponse claire
Au final, l’annulation du défilé d’Ottawa illustre une tension profonde et pose (à nouveau) la question suivante : la Fierté doit-elle être un espace de solidarité avec d’autres luttes, au risque de la division, ou doit-elle préserver avant tout sa mission de rassemblement LGBTQ+ ? La réponse demeure ambiguë et incertaine. L’édition 2025 de la Fierté dans la capitale restera marquée par l’impossible conciliation entre célébration et contestation. Pour certains, la cause palestinienne redonne un souffle militant à un événement jugé trop commercialisé. Pour d’autres, elle détourne la marche de son objectif premier, laissant une communauté fracturée et privée de son moment de visibilité.

Quand les Fiertés deviennent un champ de bataille.
Toronto 2024 : un sit-in pro-Palestine interrompt la Pride Parade pendant plus de quarante minutes, jusqu’à son arrêt prématuré. Pour certains, c’était un retour à l’essence contestataire des Fiertés ; pour d’autres, un détournement excluant.
Ottawa 2024-2025 : après une déclaration officielle de solidarité avec la Palestine qualifiant la situation de « génocide en cours », Capital Pride perd des partenaires majeurs. L’année suivante, en tentant de revenir en arrière, l’organisation voit sa parade annulée après un blocage militant.
Montréal 2025 : Fierté Montréal exclut d’abord deux groupes juifs LGBTQ+, avant de se rétracter et de s’excuser publiquement, révélant la difficulté d’articuler solidarité internationale et inclusivité communautaire.
Vancouver 2025 : la Pride Society codifie la protestation, prévoyant cinq minutes de tribune pour les militants, avant intervention policière éventuelle — institutionnalisant ainsi l’idée que la Fierté sera désormais interrompue.
Partout, la même impasse, qu’elles se déclarent pro-Palestine, neutres ou restrictives, les organisations se retrouvent sanctionnées.
Ces tensions locales s’articulent à un cadre idéologique plus large. La définition du racisme anti-palestinien, telle que formulée par l’ACLA, ne se contente pas de dénoncer une discrimination ; elle redéfinit les termes mêmes du pluralisme canadien. En s’opposant à la définition de l’antisémitisme de l’IHRA, elle fait de l’opposition au sionisme un principe structurant, au risque de glisser vers une essentialisation antisémite.
En pratique, ce glissement transforme l’antiracisme — outil destiné à protéger toutes les communautés marginalisées — en instrument d’un récit politique particulier. Dans le contexte des Fiertés, cela se traduit par des exclusions (des groupes juifs), des blocages (des parades entières), et une fracture du tissu communautaire.
Un pluralisme en danger
L’expérience canadienne de 2024-2025 montre à quel point l’importation du conflit israélo-palestinien dans les Fiertés peut menacer la fonction première de ces événements : donner visibilité, reconnaissance et joie à toutes les diversités LGBTQ+. La grille du « racisme anti-palestinien », en prétendant élargir la lutte antiraciste, risque en fait de la réduire à un affrontement idéologique qui mine la liberté d’expression, le multiculturalisme et le pluralisme — des valeurs au cœur de l’expérience canadienne.
L’enjeu n’est pas seulement de « lier » ou de « délier » les causes, mais de savoir comment le faire sans fracturer les communautés. Tant que cette articulation restera sans solution claire, chaque parade au Canada avancera dans l’incertitude : espace de solidarité intersectionnelle mondiale pour les uns, terrain miné d’exclusions et de divisions pour les autres.