Se tenir la main dans la rue, se câliner, se faire un bisou au restaurant, des caresses délicates lors d’une marche au parc… Êtes-vous du genre à manifester publiquement votre affection pour l’être aimé ?
La question semble banale, mais la réponse d’un individu peut varier selon sa culture, son orientation sexuelle, son identité de genre, son aisance sociale, l’endroit où il vit, etc. Bien sûr, pour le bien de cette chronique, nous allons davantage cibler les démonstrations d’affection homosexuelles, mais les hétéros pourront s’y reconnaître. D’ailleurs, combien de fois m’est-il arrivé de voir des démonstrations publiques d’affection trop suggestives de la part d’hétéros, au point de me mettre mal à l’aise ? D’entendre quelqu’un scander « get a room » ? Ça nous est tous majoritairement déjà arrivé de voir cela et de ressentir un certain malaise. Bien sûr, ce n’est pas exclusif au monde hétérosexuel, les LGBTQ+ le font aussi, davantage en 2025 et dans les rues « libérées » de la Fierté à Montréal.
Certain.e.s pourraient dire que les démonstrations publiques d’affection sont propres à chaque individu, ce qui n’est pas faux, mais plusieurs sont encore malheureusement ponctuées d’agressions verbales et physiques, selon le degré d’acceptation. Cette chronique prend ses assises à Montréal, et l’histoire n’est pas exempte de crimes homophobes/lesbophobes. En 2017, un homme de 23 ans, Aimen Rechrech, aurait proféré des insultes homophobes à l’endroit de deux victimes, des hommes de 38 et 49 ans, dans le village gai, avant d’en venir aux poings et d’être arrêté par la police (ce même individu admettra, l’année suivante, avoir agressé sexuellement une étudiante à l’UQAM…).
Les violences quotidiennes à l’endroit des lesbiennes ne sont pas rares également ; en 2013, Barbara Legault rapporte à TVA Nouvelles avoir été victime d’agressions verbales avec ses amies dans le Village. À cet effet, elle admet qu’« il y a des actes de violence contre les lesbiennes tous les jours. C’est juste très rare que ce soit rendu public ». Bien sûr, certains crimes furent rendus publics, par leur aspect sordide et brutal. Mentionnons le meurtre homophobe de Joe Rose en 1989. Alors qu’il rentrait chez lui, accompagné d’un ami, l’activiste homosexuel de 23 ans fut tué par 4 adolescents âgés de 13 et 19 ans, dans un bus, après que le groupe eut eu prodigué des coups et insultes homophobes au duo.
C’est malheureusement dans l’air du temps, puisqu’au tournant des années 90, 17 hommes gais furent violemment assassinés à Montréal. Ces meurtres secouent les communautés LGBTQ+ et des militant.e.s pressent la police d’agir. Au fil des ans, les agressions homophobes à Montréal sont devenues moins fréquentes, mais ce n’est pas le cas partout dans le monde. Au Nigeria, une loi stipule que toute « démonstration publique » d’affection entre personnes de même sexe est passible d’une peine d’emprisonnement de 10 ans !
Pour ma part, je ne suis pas la plus démonstrative en public et la raison derrière cela ne m’est apparue que très récemment. D’abord, mes parents ne sont pas les plus démonstratifs. Nos parents sont les premiers exemples (que nous imitons), consciemment ou non. Ils ne sont pas très tactiles, donc moi non plus. Le toucher n’est pas mon sens le plus prédominant et parmi les cinq langages de l’amour, ce n’est pas le plus inné chez moi. Je me suis même dit que cela pourrait remonter à l’enfance, voire ma naissance. Je suis née grandement prématurée en 1980. Je pesais 2 livres 13 onces. Après que le docteur Vilain (de son vrai nom) m’ait déclaré morte (erreur médicale) et que l’infirmière m’ait réanimée (héroïne), j’ai passé les 3 premiers mois de ma vie dans un incubateur à l’hôpital Sainte-Justine, loin des bras de ma mère. C’est ainsi que je m’explique comment, aujourd’hui, je n’ai pas le sens inné du toucher et que les démonstrations publiques d’affection ne sont pas mon fort.
Cela dit, j’ai eu cette phase, à la suite de mon coming out, où la démonstration publique d’affection devenait presque un défi au regard sociétal ; dans la jeune vingtaine, lorsque je tenais la main de ma blonde en public, j’avais cette impression d’être « anarchiste » (nous étions au début des années 2000, alors que les discussions sur le mariage entre conjoint.e.s de même sexe battaient leur plein), voire de faire du militantisme. Aujourd’hui, plus de deux décennies plus tard, les démonstrations publiques d’affection chez les LGBTQ+ sont rendues plutôt banales. Néanmoins, il m’arrive d’éprouver une certaine gêne, lorsque certain.e.s me regardent, ou me dévisagent… Je n’aime pas attirer l’attention ainsi, car j’ai l’impression que c’est tout ce que les gens retiennent, l’orientation sexuelle : « Elle est lesbienne » au lieu de « Elles s’aiment ».
Comme si ma pensée « anarchiste » et mon passé « militant » m’avaient fait faux bond. Suis-je moins « brave » en vieillissant ou ai-je moins ce « besoin » de m’afficher, de militer, parce que nous avons finalement atteint un certain sentiment d’acceptation sociale dans l’espace public ? Si j’ai commencé à m’afficher au début des années 2000 et que le scénario est différent d’aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser à ces lesbiennes qui ont grandi dans les années 40, 50, 60, 70, 80 et même 90. Qu’en était-il de leurs démonstrations publiques d’affection ? Si généralement les femmes ont toujours été plus discrètes que les gais, par leur nature et leur vécu dans un système patriarcal,
je me demande à quel point ces femmes, malgré leurs époques restrictives respectives, ont pu exprimer ou restreindre leurs démonstrations publiques d’affection. À quel point aussi, la dynamique butch-femme, à une certaine époque, venait-elle valider une certaine existence du lesbianisme, voire un certain militantisme, en public ? À toutes celles qui se reconnaissent à travers ces mots, merci de vous être fait voir et, par surcroit, de nous faire exister dans l’espace public.
Audrey Ruel-Manseau, « Agression sauvage dans le Village gai », La Presse, 8 août 2017, https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/faits-divers/201708/08/01-5123028-agression-sauvage-dans-le-village-gai.php
Jean-Marc Gilbert, « Agressées parce qu’elles sont lesbiennes et féministes », TVA Nouvelles, 17 novembre 2013, https://www.tvanouvelles.ca/2013/11/17/agressees-parce-quelles-sont-lesbiennes-et-feministes
« Un jeune homme admet avoir agressé sexuellement une étudiante à l’UQAM », La Presse canadienne, 18 avril 2018.

