Malgré une victoire nette de Pierre Poilievre à l’issue de son examen de leadership, le Parti conservateur du Canada peine à s’entendre sur son orientation, notamment en matière de droits LGBTQ2S+ et de diversité.
Il y a exactement douze mois, Poilievre semblait en voie de balayer une élection fédérale annoncée, fort d’une avance confortable dans les sondages et d’un Parti libéral affaibli. Mais la réalité a été tout autre. En avril 2025, les conservateurs ont été défaits par les libéraux de Mark Carney, qui ont formé le gouvernement.
Pire encore pour Poilievre, il a perdu son propre siège dans la région d’Ottawa — une première en vingt ans de carrière parlementaire. Les interrogations se sont alors multipliées : le parti avait-il viré trop à droite avec son discours « anti-woke »? Poilievre inspirait-il réellement confiance comme chef? Les conservateurs s’étaient-ils trop rapprochés du trumpisme… ou pas assez, selon une frange de leur base?
Réuni à Calgary, les 31 janvier et 1er février, pour son congrès annuel, le PCC a en néanmoins reconduit Poilievre à la tête du parti avec un peu plus de 87 % des voix des délégué·e·s. Un résultat au-dessus du seuil informel de 80 % généralement considéré comme nécessaire pour assurer la survie politique d’un chef. Notons que Poilievre fait même mieux que Stephen Harper, qui avait obtenu 84 % de l’appui de son parti après sa défaite électorale de 2004 face aux libéraux.
Sauf surprise majeure, Pierre Poilievre devrait donc mener le Parti conservateur du Canada (PCC) à la prochaine élection fédérale. Si le parti — à défaut de l’ensemble des canadiens — semble convaincu que Poilievre est l’homme de la situation pour répondre à ces questions, le PCC demeure traversé par de profondes divisions, particulièrement lorsqu’il est question des personnes LGBTQ2S+ et des politiques d’équité, de diversité et d’inclusion (ÉDI).
Parmi les débats les plus visibles au congrès figure celui de l’indépendance de l’Alberta, un mouvement porté en grande partie par des figures marginales de la droite, souvent par ailleurs favorables à Poilievre. Comment répondre à leurs revendications tout en défendant l’unité canadienne? Si l’idée d’une sécession albertaine demeure encore improbable, elle mobilise néanmoins des militant·e·s bien réels que Poilievre souhaite garder dans son giron.
Plus fondamentalement, le PCC peine à définir ce qu’il veut être sur pleins d’enjeux. Veut-il devenir un « Trump du Nord/ le 51e état », avec tout ce que cela implique? Sous la direction de Poilievre, le parti a clairement glissé vers la droite sur le plan social. Cela s’est vu durant la dernière campagne électorale et lors du congrès précédent, où les membres ont appuyé des résolutions visant à exclure les femmes trans des prisons pour femmes et à s’attaquer frontalement aux politiques ÉDI, tant dans le privé que dans les institutions publiques.
Le congrès de cette année a reconduit cette orientation : plus de 90 % des délégué·e·s ont voté en faveur d’une résolution appelant à l’abolition des programmes d’équité, de diversité et d’inclusion au nom d’un retour à la « méritocratie ». Mais un autre vote, beaucoup plus serré, a révélé l’ampleur des fractures internes. Une résolution visant à inscrire officiellement l’opposition au projet de loi C-4 — qui interdit la thérapie de conversion au Canada — a échoué de justesse.
Lors des débats, Jack Fonseca, directeur des opérations politiques de la Campaign Life Coalition, a pris la parole en faveur de la résolution. Cette organisation d’extrême droite est connue pour ses campagnes anti-LGBTQ2S+, son appui à des candidat·e·s hostiles aux personnes queer dans les commissions scolaires et l’organisation de campagne de boycott du drapeau de la Fierté dans l’espace public.
« Des milliers d’enfants sont “transifiés” par des enseignant·e·s woke et des influenceur·euse·s des réseaux sociaux qui exploitent les jeunes esprits », a lancé Fonseca. Un autre délégué, venu d’Edmonton, a soutenu que les enfants finissent par « dépasser leurs sentiments d’incongruence de genre ».
À l’opposé, la députée conservatrice de Nanaimo — Ladysmith, Tamara Kronis, a plaidé contre une résolution qu’elle jugeait profondément divisive. « Nous ne devrions pas adopter des politiques qui nous divisent. Celle-ci nous divise, et je vous exhorte à voter contre », a-t-elle déclaré. Depuis, Kronis est la cible de vives attaques sur les réseaux sociaux de la part de figures influentes de l’activisme anti-trans canadien, dont « Billboard Chris » Elston et Meghan Murphy.
Techniquement, la résolution a obtenu l’appui de 52 % des délégué·e·s mais elle n’a pas atteint la double majorité requise pour être adoptée officiellement. Les règles du parti exigent en effet un appui majoritaire provenant d’au moins la moitié des provinces et territoires. Les délégué·e·s du Manitoba, du Québec, de la Nouvelle-Écosse, de Terre-Neuve-et-Labrador, de l’Île-du-Prince-Édouard et des territoires n’ont pas donné leur aval.
La minceur du résultat souligne un clivage de longue date. En 2021, l’ancien chef Erin O’Toole avait permis l’adoption de l’interdiction fédérale de la thérapie de conversion, malgré l’opposition de certain·e·s député·e·s. À l’époque, Pierre Poilievre avait lui-même voté en faveur du projet de loi.
Même si la résolution n’a pas été adoptée, la proximité du vote exercera une pression sur Poilievre pour qu’il clarifie sa position — et celle de son parti — sur la thérapie de conversion et, plus largement, sur les droits LGBTQ2S+.
Si les conservateurs semblent s’entendre sur des slogans et des lignes générales — comme en témoigne le large appui à l’abolition des programmes ÉDI — les divergences apparaissent dès que l’on entre dans le détail. S’attaquer à la « culture woke » peut mobiliser une partie de l’électorat socialement conservateur, mais ce discours devient polarisant lorsqu’il se traduit par des politiques concrètes affectant directement des groupes minoritaires.
Le débat sur la thérapie de conversion a mis en lumière l’éventail du conservatisme social au sein du PCC. Entre celles et ceux qui aspirent à un virage à la « Trump », avec des reculs tangibles pour les droits LGBTQ2S+, et une frange plus centriste qui s’y oppose fermement, Poilievre devra choisir où tracer la ligne.

