En 1964, le voyage d’une petite famille en Toscane est marqué par deux éléments : une chaleur torride, tant celle du climat que de la chair, et un scandale si infamant et honteux que, pendant des décennies, le sort du père, Paul Virsac, ne sera plus évoqué que sous le couvert d’un silence pesant. Ce n’est qu’après le décès de sa grand-mère que le petit-fils décide de briser l’omerta imposée par celle-ci et d’aller interroger les témoins encore vivants de ces vacances fracturantes.
Qu’est-il arrivé pour qu’un professeur d’italien, à l’existence banale, disparaisse à jamais ? Ces recherches mettront également au jour des secrets qui touchent bien d’autres membres de la famille. Il suffit d’un simple croisement de regards avec Sandro, le cuisinier de la pension, pour que se rompent les digues des conventions morales que Paul s’était imposées et que jaillisse un désir pétrissant sa chair et son âme : une secousse telle, qu’il lui est désormais impossible de revenir au statu quo. Cependant, malgré l’exaltation de se découvrir et de goûter enfin au plaisir, chaque voie qui s’ouvre à lui semble entraîner des conséquences douloureuses.
« Souvent, c’est l’ordinaire, l’anodin qui jette les dés »
« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher, mais tu seras plus malheureux encore si tu mens, si tu te trahis. »
Dès les premières pages, Philippe Besson adopte une construction narrative originale et habile, puisque le roman oscille entre deux temporalités et deux points de vue. D’un côté, le passé, principalement focalisé sur l’été toscan, prend la forme d’un récit romancé ; de l’autre, le présent, où le narrateur prend du recul pour remettre en perspective ce qui vient d’être raconté, s’appuyant parfois, il le reconnaît bien, sur de simples hypothèses, tout en glissant au passage que des révélations à venir viendront clarifier les faits. Inutile de dire que notre curiosité est, chaque fois, piquée à vif.
Nulle surprise également, et beau clin d’œil, que le roman lu par Paul, dans le cadre de ses vacances, soit Avec vue sur l’Arno (A Room With a View) de l’auteur britannique E. M. Forster, dans lequel une jeune Anglaise de bonne famille, en voyage à Florence, apprend à écouter ses émotions et ses désirs pour s’autoriser une vie plus libre. Simple hasard d’un butinage à travers les rayons d’une librairie ou bien n’est-ce pas plutôt révélateur d’un volcan qui ne demandait qu’à s’éveiller ?
Philippe Besson rend avec grande délicatesse les tourments ressentis par Paul, tant par ses paroles que par ses silences éloquents. Il met aussi en avant le regard soudainement plus lucide que le patriarche porte sur la souffrance qu’il s’est infligée dans une période où assumer son orientation sexuelle risquait de lui faire perdre sa position, sa famille ou son identité sociale, tout en soulignant la découverte bouleversante de soi-même à travers le regard d’un autre homme.
« Il a vu quelque chose chez moi que je cachais pourtant. Il m’a surtout fait comprendre que ce que je ressentais, c’était beau. »
Un roman magnifique, porté par une plume lumineuse et doucement sensuelle, dont on ne peut se détacher avant d’en tourner la dernière page, profondément ému.
INFOS | Une pension en Italie / Philippe Besson. Paris : Julliard, 2026, 236 p.

