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    The Shards (Les éclats) : Irrésistiblement creepy !

    « Les jeunes d’aujourd’hui ont la vie facile. Bien sûr, ils doivent dealer avec la puberté, la sexualité et l’intimidation en ligne, mais notre génération a dû se farcir les tueurs en série ! » C’est sur cette déclaration cynique que s’ouvre la nouvelle série de Ryan Murphy. Mais prenez garde, puisque les monstres portent parfois un sourire Colgate et conduisent des voitures de luxe.

    Basée sur le roman éponyme de Bret Easton Ellis (Moins que zéro, American Psycho), où l’auteur prend un malin plaisir à se mettre lui-même en scène, l’intrigue prend place dans le Hollywood du début des années 80. Bret (Igby Rigney) termine son secondaire, entouré d’une bande d’amis dont la superficialité n’a d’égale que leur beauté plastique. La quiétude de la ville est toutefois ébranlée par des enlèvements d’animaux domestiques, suivis de la torture et du meurtre de jeunes de leur âge par un tueur en série. De quoi bouleverser leur existence ? Pas vraiment, puisque certains ont d’autres priorités, comme le bal des finissants ou une participation à l’émission Dance Off.

    Bret est le seul à vraiment s’inquiéter. Il soupçonne d’emblée un nouvel élève, Robert Mallory (Homer Gere), d’être le tueur. Mais cette méfiance s’accompagne d’une fascination trouble pour le corps et la personnalité aussi magnétique que toxique du jeune homme.

    Ses soupçons reposent-ils sur des bases réelles, ou sont-ils surtout nourris par le dépit d’un désir non partagé ? Bret s’étend longuement sur les hommes qu’il désire tout en se félicitant que Debbie (Hayes Warner), sa petite copine, jouisse si rapidement, réduisant ainsi les corvées du « devoir
    conjugal ». Cet élément illustre l’une des grandes trames de l’histoire : chacun est en constante représentation et cache sa vraie nature tout en luttant pour ne pas révéler sa fragilité ou le monstre qui l’habite. Bret est d’ailleurs à ce point terrifié à l’idée que l’on découvre sa véritable orientation qu’il préférerait presque être accusé d’être le tueur plutôt que de voir son homosexualité révélée. Le vernis des façades commence toutefois à se fissurer à mesure que les tensions montent. Les rôles de prédateur et de victime se brouillent : les membres du groupe sont prêts à tout pour s’élever au-dessus des autres ; Terry (Wes Bentley), le père de Debbie, ne rêve que d’enfiler Bret au détour d’une route de campagne ; d’autres dissimulent une carrière dans la porno ; tandis que Robert semble sortir tout droit du Manuel du parfait petit sociopathe. Chaque épisode est raconté du point de vue de Bret qui, en narrateur omniscient, se rengorge d’être le seul à voir clair dans les machinations de chacun. Dès le départ, il laisse planer une conclusion funeste : certains mourront, d’autres surviront, mais personne n’en sortira indemne. Au fil du récit, la série distille des bribes d’information qui nous amènent à douter des motivations de chacun : s’agit-il d’un membre du cercle d’amis, d’une secte à la Charles Manson ou d’un parfait inconnu ?

    Plus insidieusement encore, tout nous est présenté à travers le regard de Bret. On est naturellement porté à lui faire confiance ; or, comme dans Le Meurtre de Roger Ackroyd  d’Agatha Christie, ce narrateur pourrait ne pas tout nous dire. Au-delà de son orientation sexuelle, dissimule-t-il autre chose ? Producteur exécutif et réalisateur de plusieurs épisodes, Ryan Murphy s’est imposé comme une figure incontournable de la télévision américaine, capable du meilleur comme du pire. On se retrouve ici devant une excellente cuvée, sans doute parce que l’auteur du roman y est étroitement associé. La série maintient un intérêt constant en alternant avec adresse cynisme, tension, absurdité, drame et scènes d’horreur. Elle multiplie aussi les références culturelles aux années 80, surtout par son habillage musical, mais aussi de manière plus subtile.

    C’est notamment le cas avec Carrie, dont elle reprend certains éléments scénaristiques jusque dans la coupe de cheveux du couple Susan (Kaia Gerber) et Thom (Graham Campbell), renvoyant directement au film de Brian De Palma. Il faut aussi souligner la solidité de la distribution. Mention spéciale à Igby Rigney (Bret), qui dévoile son corps très sculpté dans une scène d’anthologie tout en laissant deviner, par ses micro-expressions, qu’il cache des secrets. Wes Bentley s’impose dans le rôle d’un père dragueur compulsif inquiétant, tandis que Jordan Roth, dans le rôle de son assistant, donne au mot « creepy » une portée encore trop faible pour le décrire. Visuellement spectaculaire, chaque scène semble léchée pour distiller une atmosphère qui transpire la richesse et la superficialité. Une série à découvrir, et sans doute à redécouvrir tant elle est riche, qui marquera les esprits tout en rendant pleinement justice au roman. Pour l’instant, aucune deuxième saison n’a été annoncée, mais Ryan Murphy a indiqué que Bret Easton Ellis et lui avaient conçu le projet pour qu’il puisse se déployer sur trois ou quatre ans si le succès est au rendez-vous.

    INFOS | Les dix épisodes de The Shards (Les éclats) sont disponibles, en anglais et dans un très bon doublage français, sur Disney+.


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