L’auteur et éditeur Nicholas Dawson offre au public une incursion dans les méandres de la peur, de la maladie et du deuil, deux ans après le décès de sa sœur, l’écrivaine Caroline Dawson. Rédigé comme un journal intime, son livre Vida est une œuvre brute, intime et formidablement bien écrite.
Un prix littéraire et une école ont été créés au nom de Caroline. Comment vis-tu ces
hommages ?
Nicholas Dawson : Très bien. On me pose souvent cette question, comme si c’était des choses qui parasitaient mon deuil. Mais tu sais, la Caro que tout le monde connaît, c’est une partie de celle que je connaissais aussi. Le fait qu’on la célèbre comme ça, je trouve ça super émouvant. J’ai l’impression que différents milieux s’occupent de garder vivante cette dimension de sa mémoire. Le plus personnel m’appartient.
Tu as commencé à écrire les textes en 2022, bien avant sa mort. Donc, tu écrivais sans prévoir publier un livre ?
Nicholas Dawson : Exact. Quand j’ai fini par le penser comme un livre, après le décès de Caro, ce n’était surtout pas pour qu’on le pense comme un hommage. C’est un journal de ma part. Une exploration des peurs que l’on ressent devant une personne qu’on aime et qui est en train de mourir : la peur de sa mort, du deuil, de la voir souffrir et de grandir sans elle. Même si j’ai eu besoin de recul pour décider si ces mots allaient devenir un livre, le processus d’écriture lui-même n’avait aucun recul. J’étais dans le ventre du dragon.
Es-tu d’accord pour dire que tu n’as jamais écrit de manière aussi brute ?
Nicholas Dawson : Je suis d’accord avec toi. Je parle d’un deuil que je suis en train de vivre actuellement et d’une expérience qui était déjà publique. C’est mon livre le plus intime à cause de la temporalité. Il n’y a rien de résolu encore et l’écriture n’est pas, pour moi, une façon de résoudre des choses dans le livre. Je voulais nommer ce que je vivais sur le vif. Cela dit, un travail de réécriture assez profond a été fait avant de l’envoyer aux éditrices. Justement parce que c’était trop brut. Je l’avais écrit sans penser à un lectorat et sans souci éthique.
Ça peut sembler anodin, mais tu as écrit une grande partie du livre à la main, contrairement à tes habitudes. Qu’est-ce que ça a changé ?
Nicholas Dawson : Il faut savoir que j’ai tenu des journaux intimes seulement à l’adolescence, après mon coming out, qui s’était vraiment mal passé. Après ça, jamais. J’ai souvent eu des psys qui me conseillaient d’écrire mes sentiments à la main, mais comme je suis écrivain, je ne pouvais pas faire ça : dès que j’écris, je me mets à faire du style et à me distancer de moi-même. Mais en le faisant cette fois-ci, j’ai compris ce que ça voulait dire d’écrire lorsqu’on vit des choses, sans avoir à mettre mes lunettes d’écrivain qui veut tout de suite créer du sens. Ça a désinhibé mon écriture.

Le retour du cancer de Caroline a réveillé des traumatismes chez toi. Lesquels ?
Nicholas Dawson : Ça a réveillé cette impression de pouvoir être berné par n’importe
quoi : l’univers, Dieu, la vie. C’est un traumatisme qui vient de loin : celui de l’immigration. Pour les exilés, les immigrants de deuxième génération ou ceux de première génération arrivés jeunes au pays, on a l’impression que tout peut s’écrouler à n’importe quel moment.
Ça crée une anxiété qu’on explique mal, parce que l’exil fait généralement des personnes très résilientes et très adaptables. Mais elles s’adaptent facilement pour en profiter, parce que ça pourrait s’écrouler n’importe quand.
Tu écris avoir été un enfant qui avait besoin de repos. Ta famille t’agaçait et te jugeait à ce sujet, alors que tu étais un enfant terrifié qui essayait de se gérer. Qu’est-ce qui te terrifiait ?
Nicholas Dawson : Enfant, je faisais beaucoup de cauchemars. Je me réveillais en plein tremblement de terre, tout s’était écroulé et ma famille était enterrée sous des gravats. J’imaginais aussi des gens entrer dans la maison et tuer tout le monde sauf moi, devant moi. Ces cauchemars viennent d’une expérience d’immigration faite à l’arrachée. Avant de quitter le Chili, mes parents ont annoncé à mon frère et à ma sœur qu’on allait partir pour le Canada, mais ils ne me l’ont pas vraiment dit, parce que j’étais trop petit. Quand Caro a reçu son diagnostic de cancer, une période de peur a commencé et je me suis rappelé comment j’étais enfant. On disait que j’étais docile, mais j’étais un garçon super angoissé qui se renfermait sur lui-même.
Dans le livre, tu exposes plusieurs comportements maladroits et souffrants de tes parents durant la maladie de Caroline. Les as-tu préparés à la publication du livre ?
Nicholas Dawson : Mes parents ont toujours été très acceptants, peu importe ce que
Caro et moi faisons. Ils nous lisent religieusement, nous commentent et viennent à tous nos lancements. Ils sont extrêmement présents. C’est un vrai privilège, parce que je connais beaucoup d’amis qui écrivent et dont les parents ne sont pas dans leur vie d’écrivains.
En ce qui concerne les enjeux éthiques, j’ai déjà eu la conversation avec mes parents il y a très longtemps pour un de mes livres. Je leur avais demandé s’ils voulaient le lire avant. Leur réponse : surtout pas.
Pourquoi ?
Nicholas Dawson : Par respect. Ils ne veulent pas être des freins, mais des propulseurs. Moi, je pense qu’on a le droit d’écrire ce qu’on veut, mais il faut être responsable. Si on écrit sur le réel, il faut s’attendre à ce que le réel revienne. Et s’il revient, il ne faut pas s’en étonner, et on doit réagir. Quand mon père me lit, on va prendre un café après. Il me pose des questions, il rectifie des faits, il me demande pourquoi j’ai écrit telle chose. C’est rarement par jugement ou parce qu’il est blessé, mais pour me responsabiliser.
Ça doit être un peu différent cette fois.
Nicholas Dawson : Oui, car je parle d’événements traumatiques pour toute la famille. C’est une situation qu’on vit encore. Mes parents vivent un deuil terrible. J’ai dit à ma mère que je préférais qu’elle ne le lise pas. Elle a répondu qu’elle avait hâte de le lire et que ça allait lui faire du bien. Je dois avouer que cette dimension-là du livre me fait un peu peur.
INFOS | VIDA de Nicholas Dawson, Éditions du Remue-Ménage, 2026

