C’est sans pudeur que Samuel Larochelle se dévoile dans son nouveau livre, Je ne serai jamais Roy Dupuis, qui vient de sortir aux éditions Québec Amérique. La collection III, sous laquelle est publié l’ouvrage, exige des auteur.e.s qu’ils écrivent des récits inspirés de trois moments marquants dans leur vie. Un exercice auquel le journaliste et l’auteur semble s’être donné avec une grande générosité.
Comment as-tu choisi les trois récits que tu allais écrire ?
Samuel Larochelle : Ça s’est fait de façon très instinctive. La collection nous demande d’écrire sur trois moments « points de bascule » dans nos vies. En réfléchissant, c’est rapidement devenu clair que j’allais écrire sur le refus dans les écoles de théâtre, puis tout ce que j’avais d’espoir autour de cette carrière-là. Dans la même lignée, j’ai pensé écrire sur le moment où j’ai complètement abandonné le journalisme au début de la vingtaine et pourquoi je voulais faire cette profession-là. Et, tout récemment, j’ai eu un épisode qui m’a profondément marqué et qui a surpris, choqué beaucoup de personnes dans mon entourage quand je suis allé vivre en région en quittant Montréal, mais en revenant très, très peu de temps après.
D’où vient le titre du livre ?
Samuel Larochelle : Je fais un clin d’œil à Roy Dupuis par le fait qu’on a grandi au même endroit, mais que lui a réussi à faire sa place en théâtre, chose que moi je n’ai pas pu faire. Et je fais juste quelques autres clins d’œil à lui, mais si j’en fais un titre, c’est parce qu’il a tellement été — et est encore aujourd’hui — une icône au Québec de masculinité, de beauté, de charisme, de réussite. Comme moi je n’ai pas réussi à atteindre ce qu’il a réussi en lien avec le théâtre, c’est devenu ça la trame de fond des trois morceaux du livre.
C’est un livre où tu ne caches pas beaucoup de choses. Est-ce que l’écriture a été difficile ou vulnérabilisante ?
Moi, je pensais qu’en 2021, quand j’avais publié J’ai échappé mon cœur dans ta bouche, je ne pourrais plus jamais écrire quelque chose de plus personnel que ça. Mais le livre dont on parle m’a donné tort, parce que c’est encore plus vulnérabilisant. Je vais encore plus loin et dans mes tripes et dans le genre de choses qu’on ne dit pas aux autres : les rêves déchus, les portes qui se ferment sur nos doigts, les remises en question, le manque de confiance, le rapport parfois trouble avec les parents, les idées sombres qui ont été très présentes, des gros échecs, des grands apprentissages. Je pense que tous ceux qui me connaissent comme écrivain savent que je marie toujours le triste avec le très drôle, puis c’est encore le cas, mais les portions plus vulnérables le sont vraiment beaucoup.
C’est drôle parce que l’éditrice, Danielle Laurin, me demandait un morceau à la fois, puis, quand elle a lu le premier morceau, elle m’avait suggéré d’aller plus loin dans l’émotion. J’étais comme : « Ah ouais ? Ben, je vais t’en donner encore plus ! ». J’ai aussi revu les autres portions pour que ce soit le plus vibrant possible. Je pense qu’au début j’avais le réflexe de me protéger un peu, puis éventuellement j’ai ouvert les valves.

On découvre dans ce livre ta relation extrêmement compliquée avec ton frère. Qu’est-ce que ça change, selon toi, un frère, dans un cadre de développement d’une personne homosexuelle et en termes de masculinité ?
Samuel Larochelle : Probablement que la moitié de mes mécanismes de défense, de mes failles, puis de mes forces viennent de ma famille, et en grande partie de mon grand frère, qui est l’être le plus ignoble que j’ai croisé dans ma vie. Il a toujours essayé de m’écraser, de me dénigrer, de me violenter.
C’est difficile de grandir, de se tenir debout, de se faire confiance quand, depuis le plus jeune âge, au quotidien, tu te fais écraser, puis qu’il n’y a personne qui l’en empêche et qui te protège vraiment là-dedans. J’aurais eu une jeunesse plus douce, plus légère. Aujourd’hui, notre rapport est plus neutre, mais on ne se parle pas, on ne s’appelle pas, on ne s’écrit pas.
Par rapport à l’homosexualité et à la masculinité, mon frère — tout comme les gens du secondaire d’une petite ville de région à la fin des années 90 — avait beaucoup de fermeture. Donc, j’ai développé des réflexes de camouflage et de protection pour survivre. Il était le fruit de la société dans ce coin du monde à cette
époque-là. Depuis, ma région s’est ouverte énormément. Je sais qu’il y a des membres de notre famille qui l’ont déjà entendu dire des choses dénigrantes à mon sujet et qui l’ont remis à sa place très durement. Ça m’a tellement surpris et soulagé de voir qu’enfin quelqu’un prenait ma défense.
Dans ce livre, tu parles beaucoup de ton parcours professionnel et de tes nombreuses aspirations. Certains avancent que les personnes queers sont des over achievers, afin de compenser le fait qu’elles se sentent seules ou isolées. Est-ce que ça résonne pour toi ?
Samuel Larochelle : Je suis très d’accord avec cette théorie voulant qu’il y a beaucoup d’over achievers chez les queers qui veulent contrebalancer le sentiment d’inadéquation qu’ils ont ressenti quand ils étaient jeunes. Je pense qu’il y a une partie de ma surproduction qui vient de réflexes qui se sont installés à l’adolescence pour me donner des raisons de m’apprécier, chose qui n’était pas du tout présente durant ma jeunesse. Mais en même temps, j’ai un cerveau qui spine très, très fort, j’ai besoin de m’exprimer, de faire plein de projets.
Ma jeunesse a aussi fait en sorte que je ne me sentais pas entendu, pas vu, donc j’ai développé des passions, puis des professions qui me permettent de me faire entendre très fort. C’est tout ça qui contribue à ce que je travaille autant, tout en ayant une vie personnelle équilibrée.
INFOS | Je ne serai jamais Roy Dupuis, de Samuel Larochelle,
Québec Amériques, Collection III, Montréal 2026.

