Après trois ans en tant que comité citoyen, l’organisation Queer Nord est récemment devenue un organisme communautaire à part entière afin de faire progresser la vie LGBTQ+ sur la Côte-Nord. Fugues a profité de l’occasion pour discuter des réalités de cette région avec deux de ses membres, Camille Desjardins et Jihane Benbahtane.
D’où vient l’idée de lancer Queer Nord ?
Camille : Durant une réunion du Regroupement des femmes sur la Côte-Nord, certaines personnes ont affirmé qu’il manquait de services pour la communauté LGBTQ+ et que ce serait le fun de créer un espace pour elle. Peu à peu, on a organisé des pique-niques, des petites activités et des Prides, le tout bénévolement par nos membres.
À quels besoins votre organisation répondra-t-elle ?
Jihane : On veut créer des espaces physiques pour se réunir, discuter des sujets qui nous
concernent et échanger, car ça peut être isolant d’être queer en région. Beaucoup de personnes aimeraient avoir ces espaces, mais elles ne savent pas comment les mettre en place. Queer Nord pourrait aller chercher les ressources financières et humaines pour organiser plus d’événements et maintenir le momentum.
Avez-vous trouvé de l’inspiration auprès d’organisations queers régionales ?
Camille : On a rencontré LGBT+ Baie-des-Chaleurs et on leur a posé des questions sur la superficie à couvrir, parce que la Côte-Nord est immense : on va de Tadoussac à Blanc-Sablon. On se demandait comment rejoindre tout le monde. Ce serait intéressant de parler à des gens d’organisations queers en Abitibi-Témiscamingue ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean pour obtenir plus d’informations.
Avez-vous décidé de concentrer vos efforts sur une portion du territoire ?
Camille : Pour l’instant, on propose aux gens de se regrouper à différents endroits dans la région et on va les aider à trouver un lieu pour se rencontrer. L’idée est de créer plusieurs petits pôles à travers la Côte-Nord.
Jihane : On veut couvrir le plus de territoire possible. Sur notre conseil d’administration, on a décidé qu’au moins trois MRC devaient être représentées — et on a réussi. On a des gens à Tadoussac/Les Escoumins, Baie-Comeau/Manicouagan, Port-Cartier/Sept-Îles, quelqu’un basé à Schefferville et une personne de la communauté innue. Pour l’instant, on n’a personne de la Basse-Côte-Nord, mais on va tenter de les rejoindre.
Qu’y a-t-il de positif dans la vie queer sur la Côte-Nord ?
Camille : On observe une ouverture relativement grandissante. Mais comme il y a un certain backlash présentement, c’est difficile à dire avec certitude. Quand j’étais au secondaire, il y avait plus d’ouverture et les gens pouvaient s’exprimer assez librement.
Jihane : Chez les jeunes d’aujourd’hui, en région comme ailleurs au Québec, on entend davantage de discours haineux. Ça se ressent aussi chez nous. Cela dit, il existe une certaine tolérance générale.
Camille : Comme on a beaucoup d’espace, ça peut nous aider à nous sentir moins coincé·e·s. On peut tenir des événements entre nous sans problème.
Jihane : En juin 2025, on a organisé notre troisième Pride. On s’est rassemblé·e·s dans un lieu public, on a fait des discours sur nos droits et nos enjeux, puis on a marché avant de tenir un petit rassemblement ailleurs pour rencontrer d’autres personnes queers. Il y avait beaucoup de jeunes qui voulaient s’impliquer et exprimer leur identité. C’est encourageant.
Quels sont les défis de la vie queer dans votre région ?
Camille : Si on veut tester de nouveaux styles ou de nouvelles manières de s’exprimer, ça peut être difficile dans un contexte où tout le monde se connaît. On peut ensuite avoir l’impression de devoir se justifier ou de devoir définir clairement son orientation sexuelle ou son identité de genre. C’est aussi plus compliqué de changer de groupe d’ami·e·s s’il se passe quelque chose de négatif.
Jihane : Pour les personnes queers qui souhaitent conserver un certain anonymat à l’extérieur de la communauté, c’est plus difficile. Si on ne veut pas être out auprès de certaines personnes, on court toujours le risque que l’information circule.
Camille : Dans certaines usines de la région, les femmes et les personnes queers peuvent entendre des commentaires désobligeants. Ça peut être difficile de s’y sentir acceptées.
Jihane : Je n’ai pas entendu parler de violences physiques homophobes extrêmes sur la Côte-Nord, mais j’entends régulièrement des propos inadéquats qui peuvent décourager les personnes queers de s’affirmer. Cela dit, lorsque j’ai parlé de moi à certaines personnes, ça a été assez bien reçu. C’est surtout le langage qui n’a pas évolué.

