Sous les drapeaux arc-en-ciel qui flottaient au-dessus de la Place des Festivals, dimanche dernier à Montréal, il y avait des familles, des militants, des artistes drag, des retraités, des jeunes et de moins jeunes allié-e-s et des organismes communautaires venus marcher ensemble à l’occasion de la Journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie. On entendait des slogans rassembleurs, des applaudissements et des discours porteurs d’espoir. Mais derrière cette mobilisation citoyenne se trouvait aussi l’inquiétude très réelle d’un recul des droits LGBTQ+, ici comme ailleurs.
Organisée par la Fondation Émergence, la marche du 17 mai se voulait cette année bien plus qu’un événement symbolique. Elle représentait une réponse directe à un climat social que plusieurs décrivent comme de plus en plus polarisé, marqué par la montée des discours haineux et une remise en question croissante des droits des personnes LGBTQ+, particulièrement des personnes trans.

Une marche sous le signe des alliés
Le thème choisi cette année par la Fondation Émergence — L’effet allié est en marche — reflète précisément cette volonté de sortir du silence.
Selon un sondage Léger commandé par l’organisme, 61 % des Canadiens se considèrent comme des alliés des communautés LGBTQ+. Pour le directeur général de la Fondation Émergence, Laurent Breault, cette majorité potentielle est essentielle.
« Les communautés LGBTQ+ forment de 12 à 15 % de la population. On n’est pas majoritaire, donc ça nous prend vraiment les alliés pour, ensemble, faire une majorité et, en toute solidarité, freiner les reculs et renverser la vapeur », expliquait-il.
Mais derrière ce chiffre encourageant, un autre constat demeure préoccupant : entre 30 % et 40 % des personnes interrogées disent ne pas savoir comment agir concrètement comme alliées.
« Il y a beaucoup de gens qui sont favorables aux droits des personnes LGBTQ+, mais qui ne le disent pas à haute voix », observait Victoria Legault, directrice générale d’Aide aux Trans du Québec (ATQ).
Pour elle, comme pour plusieurs participants, la visibilité publique des alliés devient aujourd’hui un enjeu central. « Ce qu’il y a de plus touchant, c’est de voir des personnes de l’extérieur de nos communautés qui sont à nos côtés pour marcher », a-t-elle déclaré à la foule réunie au Quartier des spectacles.
Dans les rangs de la manifestation, plusieurs personnes étaient justement venues affirmer ce soutien. Une mère accompagnée de sa fille de six ans, expliquait vouloir « élever [ses] enfants dans un monde plus ouvert ». Une autre participante, souhaitait quant à elle que l’appartenance aux communautés LGBTQ+ « ne soit plus considérée comme une différence ».
Même Benoît, qui dit avoir vécu de l’intimidation après son coming out il y a une dizaine d’années, semblait surpris par l’ampleur de la mobilisation : « Il y a plus d’alliés qu’on le pense. C’est de plus en plus pertinent que les gens se mobilisent, parce que dans notre société d’aujourd’hui, je trouve qu’on fait beaucoup de reculs », résumait l’artiste drag Mémé Caramel, croisé durant la marche.
La haine au grand jour
Si les organisateurs ont mis l’accent sur les alliés, c’est aussi parce que les dernières années ont été marquées par une montée visible des discours haineux. Cette réalité s’est imposée jusque dans les célébrations du 17 mai.
Le maire de Saint-Jérôme, Rémi Barbeau, a publié sur ses réseaux sociaux des captures d’écran de commentaires reçus après avoir hissé le drapeau de la Fierté devant l’hôtel de ville. On y lisait des insultes homophobes et transphobes particulièrement violentes. « Partout au Québec cette fin de semaine, des villes ont hissé leur drapeau inclusif. Partout, les mêmes commentaires sont apparus. Homophobes. Transphobes. Violents », dénonçait-il. L’élu, ouvertement homosexuel, refuse désormais de banaliser ce type de propos. « Ce n’est pas aux victimes qui reçoivent les commentaires d’être mal de qui elles sont. Ce sont les personnes qui tiennent ces propos qui doivent en assumer la responsabilité », insistait-il.
Le chef du Parti libéral du Québec, Charles Milliard, a lui aussi rendu publics plusieurs commentaires haineux reçus sur ses plateformes sociales. « En 2026, ces commentaires existent encore. En fait, ils existent plus que jamais », écrivait-il.
Pour plusieurs militants, les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle majeur dans la banalisation de l’homophobie et de la transphobie.
« Souvent, on est tout seul devant notre écran et on reçoit cette haine qui nous est lancée en pleine face », racontait des militants croisés durant la marche.


Les personnes trans au cœur des tensions
Au fil des discussions, un constat revenait constamment : si les communautés LGBTQ+ dans leur ensemble demeurent visées par les discours haineux, les personnes trans sont aujourd’hui en première ligne.
« La cible principale, oui, c’est l’ensemble des communautés LGBTQ+, mais c’est tout particulièrement les personnes trans », soulignait Laurent Breault.
Le contexte international nourrit largement cette inquiétude. Les organisateurs de la marche évoquent les projets de loi anti-trans aux États-Unis, les restrictions visant les personnes LGBTQ+ dans plusieurs pays, l’interdiction de marches de la Fierté en Hongrie ou encore la criminalisation de l’homosexualité dans certains États africains.
Même au Canada, plusieurs craignent une contamination du discours politique américain. « On a le sentiment que ce qui se passe aux États-Unis s’en vient tranquillement ici », affirmait Victoria Legault de l’ATQ.
Des écoles touchées par le phénomène
Cette polarisation croissante se reflète également dans les écoles québécoises.
Le GRIS-Montréal constate une hausse de l’intolérance envers les personnes LGBTQ+ dans les milieux scolaires. « La tendance ne s’est pas encore inversée », reconnaît sa directrice générale, Marie Houzeau. « On continue à voir un niveau de malaise croissant chez les jeunes. »
Malgré tout, elle refuse le catastrophisme. Une majorité de jeunes demeurent ouverts à la diversité sexuelle et de genre, rappelle-t-elle. « Il faut braquer les projecteurs sur ces jeunes qui n’ont pas de problèmes, qui sont déjà des alliés en puissance », affirme-t-elle. Pour plusieurs organismes, c’est précisément dans les écoles que se joue actuellement une part importante de la lutte contre l’homophobie et la transphobie. « Le rôle du GRIS est plus central que jamais », soutient Marie Houzeau. « Ce qu’on fait, c’est humaniser des questions qui sont devenues de plus en plus polarisantes. »
Entre gestes symboliques et actions concrètes
La marche du 17 mai a également remis en lumière une critique qui revient régulièrement dans les milieux militants : les gestes symboliques ne suffisent plus.
Hisser un drapeau ou publier un message de soutien reste important, disent plusieurs participants, mais ces gestes doivent s’accompagner d’actions concrètes : financement des organismes, soutien dans les écoles, lutte contre les crimes haineux et protection des personnes trans.
La Ville de Montréal a profité de la journée pour annoncer un nouveau programme de soutien financier d’un million de dollars destiné aux organismes communautaires LGBTQ+.
Sur le terrain, plusieurs groupes affirment que les besoins dépassent largement les ressources disponibles, particulièrement dans un contexte où les demandes d’accompagnement augmentent.
Un récent comité des droits de l’homme de l’ONU s’est d’ailleurs dit préoccupé par « le harcèlement, la violence et l’exclusion sociale » visant les personnes LGBTQ+ au Canada.
Les données de Statistique Canada montrent aussi que les crimes haineux ciblant l’orientation sexuelle et l’identité de genre demeurent nombreux.
Une lutte qui ne dure pas qu’une journée
Au fond, ce que révélait la marche du 17 mai, c’est peut-être moins une célébration qu’une prise de conscience collective. Pendant longtemps, plusieurs Québécois avaient l’impression que les grands combats LGBTQ+ appartenaient surtout au passé. Or, les participants rencontrés dimanche ont plutôt le sentiment d’entrer dans une nouvelle phase : celle de la défense des acquis.
« La lutte contre l’homophobie et la transphobie n’a pas lieu que le 17 mai », rappelait Laurent Breault. « Elle se poursuit tout au long de l’année. »
Malgré les inquiétudes, plusieurs participants demeurent convaincus qu’une majorité silencieuse refuse les reculs. « Revenons au Québec qu’on souhaite construire ensemble », lançait Marie Houzeau.
Ce texte comprend la collaboration de plusieurs journalistes de Fugues : Caroline Lavigne, Étienne Dutil et Chantal Cyr.
Un grand merci à Donald Picotte pour ses photos de l’événement.

