Mercredi, 20 mai 2026
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    Corps dissidents et identités en résistance au FTA

    Le Festival TransAmériques met cette année en lumière plusieurs œuvres queer puissantes où le corps, le désir et l’identité deviennent des espaces de résistance. À travers des univers scéniques audacieux et profondément incarnés, des artistes donnent voix à des réalités marginalisées et rappellent que les enjeux LGBTQ+ croisent aussi les questions de classe, de colonialisme, de mémoire et de survie. Des œuvres fortes où faire de la scène est geste lieu de liberté et de transformation.

    Réquiem para un alcaraván et Bardaje
    Artiste, performeur·euse et anthropologue mexicain·e, Lukas Avendaño explore sa culture, dans laquelle les genres peuvent se distribuer différemment. L’artiste s’intéresse aussi aux autres cultures qui transgressent la représentation binaire du genre, une transgression malmenée par la colonisation au point de quasiment disparaître, entre autres chez les muxes d’Oaxaca, dont iel est un·e représentant·e. Dans le cadre du FTA, l’artiste arrive avec ses deux créations, Réquiem para un alcaraván et Bardaje. L’artiste nous offre une exploration associant musique et danse dans un geste de résistance éminemment politique. Réquiem para un alcaraván est un hommage à la culture zapotèque précoloniale. L’artiste évoque les moments importants qui marquent la vie des membres de sa communauté. Les cérémonies jouent un rôle important : les mariages, les veillées funéraires tout comme les enterrements. « C’est une pièce où l’esthétique, la dramaturgie et la musique sont construites à partir des rites précoloniaux, explique Lukas Avendaño, et les instruments de musique utilisés précèdent l’arrivée de ceux du Vieux Continent. »

    Au cours de ces cérémonies, les muxes jouaient un rôle très important. « Les muxes sont des hommes à la naissance et qui, socialement, culturellement et affectivement, ne correspondent pas aux rôles propres à la masculinité, avance l’artiste. Les muxes s’habillent comme les femmes, sont souvent élevé·es comme des femmes, mais ce ne sont pas des personnes trans souhaitant une modification de leur corps, et cela n’implique pas non plus une orientation sexuelle définie. » Selon Lukas, le terme muxe serait une déformation du mot mujer (femme), créé par les colons pour distinguer cette catégorie de personnes des « vraies » femmes.

    Avec Bardaje, Lukas Avendaño s’intéresse plus largement à toutes les cultures qui ont fait une place à ce que les anthropologues ont parfois abusivement appelé le « troisième genre ». Le terme bardaje résonne particulièrement au Canada puisqu’il évoque les « berdaches » des Premières Nations. Souvent avec une graphie différente, bardaje a désigné, dans de nombreuses cultures, des personnes aux genres différents de ceux définis par les Occidentaux. « La différence entre les deux pièces tient à la temporalité. Avec Réquiem, ce sont les cérémonies religieuses zapotèques qui existaient des siècles avant la colonisation, continue Lukas, alors qu’avec Bardaje, on se tourne vers ce que l’on appelle les “deux esprits”, que sont les muxes ou encore les berdaches, ou qui portent d’autres noms selon les époques, les cultures et les géographies. »

    Derrière les propositions esthétiques singulières de l’artiste, il y a une revendication politique très forte, en opposition avec la tendance séculaire à vouloir combattre et faire disparaître toustes celles et ceux qui s’écartent de la norme hétéropatriarcale. « On peut inclure dans ma démarche toutes les personnes LGBTQ+, même si je parle de la muxeida, comme j’aime le dire en incluant los “putos del mundo” pour que nous nous tenions debout et revendiquions nos cultures originales. Ainsi sommes-nous, ainsi avançons-nous d’une manière différente, et nous continuerons à avancer de cette manière-là. Et cela vaut pour toutes les catégories de personnes minorisées ou marginalisées. »

    Et la seule arme de Lukas Avendaño pour mener à bien ce combat passe essentiellement par l’art, la musique et la rencontre avec les autres, comme iel le fait dans ses spectacles. Iel conclut avec humour l’entrevue par cette image qui fait référence au slogan communiste « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », devenu ainsi : « ¡Putos del mundo, uníos! » Réquiem para un alcaraván du 7 au 9 juin 2026, au Centaur Theatre; Bardaje du 3 au 5 juin 2026, à la Chapelle de la Cité-des-Hospitalières

    PHOTO :  Querelle / CRÉDIT : Stephane Bourgeois

    Querelle de Roberval
    L’adaptation du roman de Kev Lambert, Querelle de Roberval, par Olivier Arteau n’avait jamais été présentée à Montréal. Le Festival TransAmériques (FTA) nous donne donc la chance de découvrir l’univers unique et percutant de l’autrice. Un univers de résistance, de combat, de transgression pour tenter de survivre. Adapter un roman pour la scène est un exercice redoutable. Un travail de réécriture s’il en est un, qui transforme le narratif. Il n’est plus tout à fait le même que dans le livre, ni tout à fait autre. Mais Olivier Arteau a réussi ce tour de force sans trahir les intentions de Kev Lambert. « Je répète souvent que Kev Lambert a été mon ange gardien pendant tout le processus, avance le metteur en scène en entrevue. Elle a été présente dès les premières lectures et elle a travaillé avec moi pendant toute la durée du processus. Je pense que, pour toute adaptation littéraire, il faut avoir la confiance de l’auteur ou de l’autrice, et ça a été le cas dès le tout début de l’aventure. »

    Oublions le politiquement correct ou la bien-pensance : Kev Lambert explore les relations, qu’elles soient sociales, affectives ou sexuelles, là où ça coince. Une grève dans une scierie en région, à Roberval, la présence d’Autochtones et Querelle, un homme venu d’ailleurs qui suscite toutes les convoitises. Ce qui a séduit Olivier Arteau, c’est que nous vivons dans le même monde, quelles que soient nos différences. « On pourrait croire parfois que les catégories de la population sont juxtaposées, alors que nous vivons tous et toutes dans la même société. Les LGBTQI+, par exemple, ne sont pas des marginaux, mais ont été marginalisés, comme peuvent l’être des ouvriers en grève ou encore les Autochtones. C’est ce qui m’a attiré dans Querelle de Roberval : tous les enjeux sociaux s’y retrouvent et les luttes peuvent être semblables, comme essayer de vivre mieux. »

    Reste la question du corps magnifié. Comme dans l’œuvre de Genet, le personnage de Querelle sème l’émoi dans la communauté. Cet homme blanc, qui représente l’archétype de la masculinité, devient un objet de projection. On lui prête des qualités qu’il n’a peut-être pas et, surtout, il confronte les hommes et les femmes à leur propre sexualité.

    « Le corps devient alors politique, d’où l’importance de sa représentation sur scène, poursuit Olivier Arteau. Querelle est un objet de fantasme, mais renvoie aussi à la domination face aux corps des autres personnages masculins. Il y a de multiples couches de lecture dans la pièce. On pourrait encore ajouter cette question : faut-il avoir un corps musclé et désirable, affichant tous les signes de la masculinité, pour être mieux accepté comme gai par les autres hommes, parce qu’on ressemble davantage aux hommes hétérosexuels, comme dans la pièce avec les grévistes de la scierie ? » Querelle de Roberval, au Théâtre Jean-Duceppe, du 30 mai au 2 juin 2026.

    PHOTO :  Ces regards amoureux des garçons altérés, / CRÉDIT : Maxim Pare-Fortin

    Ces regards amoureux de garçons altérés
    Un texte percutant et bouleversant écrit il y a plus de dix ans par Éric Noël, Ces regards amoureux de garçons altérés, dans une mise en scène de Philippe Cyr, revient pour quelques soirs au Prospero dans le cadre du Festival TransAmériques. À voir ou à revoir. Une chambrette de sauna stylisée. Un homme seul se livre au public. On comprend rapidement qu’il erre dans cet espace depuis de longues heures, un peu perdu, cherchant un sens et une forme de réponse dans le délitement de sa vie à travers le sexe et les drogues. Le chemsex, bien sûr, tout le monde en a entendu parler.

    Éric Noël a lui-même traversé cette descente vers de faux paradis. Pour exorciser cette dérive, l’écriture lui a permis d’esquisser les contours de ce voyage et de le partager à travers un long monologue au croisement de l’autobiographie et de la fiction, de la confession et de l’invention. Entre souvenirs crus de rencontres sexuelles et envolées poétiques, le texte est brillamment porté par le comédien Gabriel Szabo dans un véritable exercice d’équilibriste. Il y a la voix, bien sûr, avec ses multiples registres, mais aussi le corps, si important dans le rapport à soi, aux autres et à la sexualité.
    Présenté à l’origine dans la petite salle du Théâtre Prospero, Ces regards amoureux de garçons altérés investira, le temps du festival, la grande salle tout en conservant l’ambiance intime de la création. Sur scène, la même boîte au plafond bas dans laquelle évolue le comédien, condamné à se déplacer presque uniquement en rampant. La mise en scène de Philippe Cyr, directeur artistique du Prospero, joue à la fois sur l’enfermement physique et sur la profonde solitude du personnage. Dès les premières mises en lecture du texte, Philippe Cyr a été fasciné autant par l’écriture d’Éric Noël que par les thèmes abordés. « Bien sûr, il y a cette référence au chemsex qui touche la communauté gaie, peut-être dans nos familles ou nos cercles d’ami·es. Mais il est aussi question de dépendance, quelle qu’elle soit : aux drogues, au sexe ou même à la passion, puisque le personnage traverse également le deuil d’une relation. »

    L’enfermement ne se retrouve pas seulement dans le texte, mais aussi dans la scénographie à travers cet espace réduit qui évoque autant la chambrette du sauna que la prison mentale dans laquelle se trouve le personnage. « Il fallait rendre cet étouffement presque au sens littéral et, à la manière d’une caméra, proposer une perspective sur le corps du comédien, explique Philippe Cyr, parce que le corps, sa présence, est indissociable du texte. C’est comme un long travelling sur ce corps présent pendant plus d’une heure sur scène et que l’on perçoit dans tous ses détails. Ce dispositif renforce la proximité avec le public, comme si celui-ci se retrouvait devant un écran. »

    On découvre ainsi la vie d’un homme perdu entre ses souvenirs et son désir de vivre des moments toujours plus forts, plus grands, plus intenses. Comme le souligne le metteur en scène, une ambiguïté persiste constamment : la lucidité et la sincérité apparentes de cette confession laissent aussi place au doute, à des interprétations dont on ne sait jamais vraiment si elles relèvent du réel ou du fantasme, comme une tentative de réécrire sa propre histoire pour mieux se rassurer. Alors, ce personnage s’adresse-t-il à nous, le public? Sans doute. Mais peut-être surtout à lui-même. Ces regards amoureux de garçons altérés, au Théâtre Prospero, du 4 au 7 juin 2026.

    INFOS | La 20e édition du FTA – Festival TransAmériques, festival international de danse + théâtre, du 28 mai au 10 juin 2026 à Montréal. https://fta.ca

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