Jeudi, 25 avril 2024
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    « Le Mausolée des amants » d’Hervé Guibert

    Quand Hervé Guibert commence son journal en 1976, il a vingt-deux ans et n’a pas encore publié de livres. L’année suivante, il entre au quotidien Le Monde comme critique de la photographie, qu’il ne connaît pas. Quelques mois plus tard sort La Mort propagande, qui passe presque inaperçu. Il deviendra, au fil des quinze prochaines années et jusqu’à sa mort en 1991, l’auteur d’une œuvre qu’il qualifie lui-même de barbare et de délicate.

    Mais ce n’est qu’en 1990 que son nom est connu du grand public avec À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, un livre qui fait scandale. L’écrivain y dissèque l’évolution de son propre mal, le sida, dans un projet de dévoilement de soi dont le souci de tout dire minutieusement fait la particularité. Il se prend lui-même comme objet d’étude. Il poussera très loin cette spécificité où le besoin d’être au plus près des sentiments et des faits se mêle à des rêves d’un réalisme violent qu’on qualifiera, comme pour le discréditer, d’outrancier.

    Son œuvre, crue et cruelle, d’une impudeur aiguë et d’une pureté fascinante, n’a jamais épargné ses lecteurs. On sortira ébranlé et chancelant du Mausolée des amants, qui est le journal qu’il a tenu durant quinze ans, de 1976 à 1991. C’est un étrange objet dans lequel l’écrivain construit sa vie tout en la détruisant.

    C’est un livre troublant, qui ne comprend aucune date, mais qui fait pleinement partie, sans la déparer, d’une œuvre qui se voulait auto-fictionnelle. C’est un carnet plein de contradictions qui transporte avec lui une part de doute, qui se profile tout au long de la lecture : ce qui est écrit là, est-il vrai, inventé, transformé, caviardé, brouillé volontairement, puisque l’écrivain avait l’intention de le publier (il en a dactylographié les 350 premières pages)?

    C’est donc également une œuvre romanesque, avec son concentré d’obsessions et sa passion incontrôlée, à la fois exigeante et morbide, pour le sexe. C’est un livre d’un écrivain bourré de talent, avec des visions denses, à la limite de l’indicible, un regard tranchant, qui pourrait paraître insupportable s’il n’était si vrai et exceptionnel, et une lucidité qui se concrétise par des propos noirs, choquants, d’un humour parfois incisif.

    C’est un journal implacable où on peut découvrir la genèse de plusieurs des livres d’Hervé Guibert (Mes parents, Des aveugles, Voyage avec deux enfants, etc.) et où, surtout, éclate une pulsion de mort saisissante mais non surprenante pour les lecteurs habituels de l’auteur. Le Mausolée des amants est tenaillé par la mort, travaillé par elle, envahi par elle, et ce, dès son début, lorsque Guibert avait 22 ans et avait tout pour lui : la beauté, le talent. C’est à la mort toute que renvoient constamment les pages du journal, comme si elle pouvait donner ce que tout écrivain attend de l’écriture : la perfection.

    Cette perfection trouve au quotidien sa voie dans l’homosexualité, une homosexualité singulière. Hervé Guibert est amoureux de T. (Thierry), qui vit avec C. (Christine) et a avec elle deux enfants. C. deviendra l’épouse d’Hervé quelques mois avant sa mort. T., C. et lui forment un trio atypique, pas de tout repos, comme on s’en doute, un trio à la Jules et Jim, catastrophique, intenable, dramatique, qui n’a pas de prix à côté de la mort. (Signalons que T. est mort six mois après la disparition d’Hervé.) Cet amour à trois ressemble lui-même à un dispositif fictionnel.

    L’homosexualité, vécue ou fantasmée, est ici inconvenante, et le journal dit ce qui chez plusieurs est tu, caché, enfoui dans les placards du « privé ». Elle est publique et sa révélation fait coexister la douceur avec la pornographie, la tendresse avec le sadomasochisme, la beauté avec l’humiliation et le voyeurisme.

    En ces temps de régression morale, de consensus mou dans les sentiments autant que dans le social et le familial, la lecture du Mausolée des amants est décapante. Ses pages sont incommodes, méchantes, provocantes, haineuses même, mais jamais malsaines parce que nourries par la peur et l’inquiétude. Certes, elles pourraient paraître injustes pour ceux qui y sont cités, mais pas pour tous ceux qui n’ont connu Hervé Guibert qu’à travers ses livres, car ces pages sont comme un viatique.

    Elles sont offertes par un confident incommode et dérangeant, mais indéfectible et impitoyable, qui s’est arrogé le droit d’aller jusqu’au bout de l’écriture, construisant, grâce au charme et à la puissance des mots, un destin auquel il a voulu donner, sans pathos et sans sentimentalisme, une forme unique comme un tombeau somptueux.

    Le Mausolée des amants / Hervé Guibert. Paris : Gallimard, 2001. 436p.

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