Rencontre avec Gengoroh Tagame, le premier mangaka ouvertement gai du Japon. Entre ses récits érotiques cultes, le succès mondial Le Mari de mon frère et son nouveau projet historique, l’artiste de 62 ans continue de briser les tabous avec une douceur subversive.
Il m’a donné rendez-vous à Sangenjaya, un quartier réputé pour sa vie artistique et situé dans la partie ouest de Tokyo. Au fond du café, il est facile à reconnaître avec sa longue barbe sel et poivre, car les barbus sont plutôt rares dans la capitale japonaise. Derrière ses lunettes, des yeux rieurs. Je découvre un homme doux et posé, tout en retenue, qui accepte volontiers de se livrer au journaliste de passage dans son pays.

Un pionnier malgré lui
Gengoroh Tagame dessine depuis l’âge de trois ans. Il était loin de se douter qu’il deviendrait un jour une icône de la culture queer au Japon et ailleurs dans le monde. Enfant, il a été initié par ses parents au piano avant d’apprendre le dessin à l’âge de 10 ans. « Mes parents ont trouvé un peintre qui vivait près de chez nous. J’ai commencé à aller chez lui pour apprendre la peinture à l’huile. Le professeur avait un look bear… ce fut peut-être mon premier amour! » ajoute-t-il en riant.
Reconnu pour ses dessins érotiques mêlant BDSM, fétichisme et hommes musclés, Tagame se rappelle de sa toute première influence marquante : le Marquis de Sade. « C’est en 1976 que le film Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini est sorti au Japon. Étant cinéphile, j’ai acheté le magazine mensuel de cinéma et j’y ai trouvé une photo tirée du film. Ça a été un choc énorme pour moi, car on y voyait de nombreux hommes nus torturés et assassinés. Je voulais voir le film, mais il était réservé aux adultes et je n’avais que 12 ans. À défaut de voir le film, j’ai acheté et lu le livre du Marquis de Sade. J’ai été très surpris et j’ai essayé d’imiter l’histoire moi-même par écrit, puis, comme je savais dessiner, j’y ai mis mes inspirations. C’est ainsi que tout a commencé. »
Faute de contenus satisfaisants dans l’industrie du manga de l’époque, il décide de forger lui-même ses propres fantasmes, devenant le maître incontesté du manga érotique gai.

Une sortie de placard à répétition
« Quand j’étais jeune, j’ai dit à ma mère que j’étais gai, se souvient l’artiste japonais. Mais elle a cru que je plaisantais! » Quinze ans plus tard, il a dû refaire sa sortie de placard… car ses parents ne l’avaient pas du tout pris au sérieux! Quand il a commencé à créer des dessins érotiques, il a décidé de se créer un pseudonyme. « À l’époque, les pseudonymes dans les magazines gais étaient soit cools ou romantiques. Je n’aimais ni l’un ni l’autre. Je voulais un nom avec plus d’humour, mais qui sonnait viril. J’ai trouvé Tagame et Gengoro, qui sont tous deux des noms en japonais d’insectes aquatiques. Un nom aussi ridicule n’a jamais existé dans l’histoire du Japon. Comme ça sonnait très masculin, j’ai trouvé ça intéressant et j’ai adopté ce pseudo. »
L’humour n’est jamais loin lorsqu’il évoque sa vie personnelle. Tagame raconte avec amusement comment son père a découvert sa véritable identité. Alors qu’il voyageait à l’étranger, il a envoyé un courriel à ses parents depuis son adresse professionnelle affichant son pseudonyme. À son retour au Japon, son père, fier de sa trouvaille, a googlé le nom devant lui, tombant directement sur sa page Wikipédia le décrivant comme un artiste érotique gai. « J’ai dû faire mon coming out une autre fois », s’esclaffe-t-il. Il a averti ses parents : « Vous pouvez lire Le Mari de mon frère et mes autres bandes dessinées grand public, mais pour ce qui est des autres mangas, passez tout droit! »
Le succès du livre Le mari de mon frère
Si le public international connaît Gengoroh Tagame, c’est avant tout grâce au manga Le mari de mon frère, traduit dans une dizaine de langues. Ce récit, qui explore l’homophobie ordinaire à travers les yeux d’un père de famille japonais et de son beau-frère canadien, a marqué un tournant dans la carrière du mangaka. Le mari en question dans cette œuvre, c’est Mike Flanagan, un bear canadien. « Quand j’ai commencé à écrire cette histoire, je voulais que mon personnage étranger vienne d’un pays où le mariage gai était légal.
À l’époque, ce n’était pas encore le cas aux États-Unis, ni en France. Alors qu’au Canada, c’était légalisé. L’autre raison pour laquelle j’ai choisi le Canada, c’est que j’avais déjà visité ce pays et j’y avais des amis qui pouvaient répondre à mes questions pour que mon histoire soit plus proche de la réalité. »
L’impact de l’œuvre est tel que la NHK, la chaîne publique japonaise, en produit une adaptation télévisée en 2018. « Et depuis cette diffusion à la télé, on voit beaucoup plus de séries avec des gais et lesbiennes ici. C’est un véritable changement dans la mentalité des Japonais. »


Le conservatisme japonais
Peu de temps avant de rencontrer Tagame, le Japon a vu une nouvelle Première ministre arriver au pouvoir : Sanae Takaichi. « Elle est très anti-LGBTQ+. Elle s’oppose aussi aux droits des femmes », affirme l’artiste.
Il apporte cependant une nuance : « En fait, la Première ministre n’a pas autant de pouvoir qu’un président en a dans un autre pays. Je n’aime pas ses opinions politiques, mais la politique japonaise ne changera pas de manière dramatique. Actuellement, la situation n’est pas bonne pour les droits LGBTQ+ au Japon, car il y a beaucoup de controverses. Mais les politiciens ne veulent pas non plus discriminer ouvertement. Donc la situation médiocre perdure. Cette idée me rend triste, mais c’est mieux que ce qui se passe aux États-Unis sous Donald Trump », s’indigne-t-il.
Malgré un climat politique qu’il juge parfois morose au Japon, notamment face à une classe politique conservatrice, Tagame reste engagé pour l’égalité du droit au mariage, le Japon étant le seul pays du G7 à ne pas avoir légalisé les unions entre conjoints de même sexe. Pour lui, même si le mariage n’est pas une fin en soi pour tous, le nier à certains en raison de leur orientation est une injustice sociale fondamentale.
Mais il remarque aussi une évolution des mentalités au Japon, particulièrement depuis une dizaine d’années. « Avant, il n’y avait pas d’auteurs ouvertement gais au Japon, mais aujourd’hui je peux citer quelques noms, car ils n’ont plus besoin de se cacher. Aussi, les jeunes queer ressentent moins la pression sociale que ma génération. »

Un regard tourné vers le passé et l’avenir
L’artiste travaille en ce moment sur un manga grand public : Yuki wa Tomoe ni (qu’on pourrait traduire par tourbillon de neige). C’est une histoire d’amour entre un écrivain et un illustrateur. Ça se déroule il y a 100 ans, au Japon. Puis le grand séisme de Tokyo frappe et leur destin change complètement. « À cette époque, l’homosexualité n’était pas affichée dans la société japonaise. Je dessine actuellement la partie où ils s’attirent mutuellement juste avant le grand tremblement de terre qui a frappé Tokyo, en 1923. »
Il dépose régulièrement de nouvelles pages de ce manga sur son site web, Tagame.org. Un jour, il sera publié et, espérons-le, il sera traduit en français comme plusieurs de ses bouquins. Sur son site, on retrouve également ses dessins… qu’il n’oserait recommander à ses parents! « Il y a plusieurs années, au Japon, tous les magazines gais commerciaux ont disparu. Depuis lors, il est impossible de publier mes œuvres érotiques sur une base commerciale au Japon. Comme il n’y a plus de magazines, j’ai commencé à publier mes œuvres érotiques sur le web. »
Aujourd’hui, Gengoroh Tagame ne se contente plus de dessiner ce qu’il veut lire ; il dessine ce que la société japonaise a besoin de voir. Entre érotisme revendiqué et récits humanistes, il demeure le gardien d’une mémoire queer tout en ouvrant les portes d’un avenir plus visible pour les prochaines générations de mangakas.
INFOS | https://tagame.org

