Dimanche, 14 juillet 2024
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    Sasha Baga à cœur découvert

    Depuis 15 ans, Sasha Baga est l’une des drags les plus divertissantes du Québec. En 2022, elle est devenue la première personne trans à animer une émission à la télévision
    québécoise, La drag en moi, aux côtés de Rita Baga et de Pétula Claque. Toutes ces réussites n’auraient pas été possibles sans la résilience qui lui a permis de surmonter une suite
    d’obstacles et de souffrances dont elle nous parle sans filtre.

    Nous avons étudié ensemble au secondaire. J’ai vécu de l’intimidation, mais j’ai l’impression que c’était pire pour toi. Est-ce que je me trompe ?
    Sasha Baga : Tous les jours, de la première à la cinquième secondaire, je recevais des insultes.
    À chaque cours d’éducation physique, les gars cachaient ou mouillaient mon linge. On me battait. Mes parents me suggéraient de me défendre. Ils ne comprenaient pas l’enjeu. On n’avait pas autant d’informations sur l’intimidation à l’époque. J’en avais parlé à une travailleuse sociale. Mes enseignants et la direction étaient au courant. Mais aucun adulte n’a vraiment fait quelque chose pour moi à ce moment-là.

    Tu devais te sentir seule…
    Sasha Baga : Je n’avais pas beaucoup d’ami.e.s. J’ai fait une tentative de suicide en cinquième secondaire. Je n’ai pas gradué en même temps que tout le monde, alors j’ai essayé de terminer à l’école des adultes d’Amos, mais je suis tombée dans une spirale de drogues. Je vivais en appart, je travaillais et j’allais à l’école à temps plein. C’était difficile. Un jour, j’ai atterri dans l’appartement sous celui de ma tante Claire. Elle a appelé mon père pour lui dire que ça n’allait pas et qu’il devrait intervenir. Il est venu me chercher et m’a amenée sur la Rive-Nord de Montréal.

    Enfant et ado, savais-tu que tu étais trans ?
    Sasha Baga : Je l’ai toujours su. Très jeune, je l’ai verbalisé à ma mère et à mon beau-père. En première année, j’ai été renvoyée de l’école parce que je portais des souliers en cuir verni noirs avec une boucle et un petit talon qui appartenaient à ma sœur. L’enseignante était certaine que je les avais volés à une petite fille de la classe. À partir de ce moment-là, j’ai compris qu’il y avait quelque chose d’«anormal» avec moi.

    En quatrième année, je suis revenue de l’école en pleurant et j’ai dit à ma mère : « J’ai l’impression d’être une fille, je ne suis pas bien dans mon corps, je ne veux pas aller dans le vestiaire ou la salle de bain des gars, et je ne veux pas porter du linge de gars. » Elle avait répondu qu’elle était correcte avec ça, mais que si je voulais devenir une fille, j’allais devoir en parler à mon père… alors que je n’avais aucun contact ou presque avec lui. Je ne le connaissais pas. Alors, j’ai juste oublié ça.

    Comment la drag est-elle entrée dans ta vie ?
    Sasha Baga : Pour la fête d’une amie, un ami m’a demandé de faire une performance de Madonna au
    Drug Store. J’ai embarqué. C’était comme du théâtre pour moi. Après la perfo, LaDoriss, qui faisait les booking, m’a dit que j’étais hot. Elle m’a écrit durant des semaines sur Facebook pour que je fasse du drag. Finalement, j’ai essayé en devenant shooter girl quatre soirs semaine, durant des mois. Ensuite, j’ai offert une performance et tout a déboulé. Je donnais des shows tous les soirs au Sky, au Drug ou au Drag de Québec. Puis, on m’a engagée au Mado. J’ai eu un passe-droit pour commencer plus vite que d’habitude.

    Ça te faisait quoi de vivre cette féminité ?
    Sasha Baga : Je me sentais bien dans ma peau, j’ai eu un boost de confiance intense, mais je ressentais aussi beaucoup de frustrations. Je me demandais pourquoi les gens m’aimaient autant quand j’étais féminine et extravagante, mais que dans la vie, j’avais peu d’ami.e.s. Au travail, les clients riaient de moi à cause de mon maquillage et de mes ongles. Avec le temps, je me suis mise à sortir en drag, jamais en moi-même. Je datais des gars qui aimaient les trans et qui ne voulaient pas me voir hors drag.


    Te sentais-tu perdue ?
    Sasha Baga : Je ne comprenais pas qui j’étais. À cette époque, j’avais de gros problèmes de consommation. J’ai perdu beaucoup d’amis. Je me suis isolée de ma famille durant des années. Un jour, j’ai été agressée sexuellement. J’ai commencé à consulter une sexologue. Après le premier rendez-vous, elle m’a parlé de ma dysphorie de genre, de mon confort en drag et de mon inconfort en garçon. À ce moment-là, j’ai fait une autre tentative de suicide, parce que je vivais trop de choses en même temps. Je venais d’avoir un diagnostic de VIH. Je vivais tellement de questionnements, d’incertitudes et de peine que j’ai fait une autre tentative de suicide. Puisque ça n’a pas fonctionné, j’ai décidé de me trasher.

    Puis, un jour, Rita m’a pris à part pour me proposer son aide. Elle disait que j’étais une bonne personne, que j’avais un bon futur, mais que je devais me reprendre en main. Ça m’a ébranlée. Je suis allée chercher de l’aide pour la consommation de drogue, j’ai revu la sexologue, j’ai commencé à consulter un psy, et à l’aube de mes 30 ans, j’ai commencé ma transition officiellement. Ça a été super libérateur.

    Avec Jean-François Guèvremont (Rita Baga)

    De quelle façon Rita Baga est-elle devenue ta drag mother ?
    Sasha Baga : Environ trois ans après mes débuts en drag. On a vraiment cliqué fort, malgré quelques froids à cause de ce que je faisais. Quand elle m’a shaké et que j’ai débuté ma transition, on a fusionné. Elle est devenue mon parent. Encore aujourd’hui, je suis proche de mes parents, mais Rita va rester mon parent numéro un. Elle a été présente lors de moments tellement importants.

    Pourquoi te décris-tu comme la chunky Barbie ?
    Sasha Baga : Longtemps, on disait que les personnes taille plus ne pouvaient pas être sexy, ceci ou cela. Avec ma transition, mon corps a changé. Je n’ai eu recours à aucune chirurgie. J’ai commencé à avoir des bourrelets. J’étais très inconfortable avec ça. Un jour, je me suis dit : qu’est-ce qui me rend inconfortable ? Au fond, c’est de côtoyer des gens qui passent leur temps à rire des personnes rondes. Je me suis donné la mission d’être sexy, même si j’ai des bourrelets. Sinon, je suis fan finie de Barbie. Mon esthétique de drag est très rose et poupée. Alors, j’ai décidé d’être la chunky Barbie de Montréal. Quand j’ai commencé à assumer les bourrelets qui dépassent du crop top, à arrêter de me pader ou de mettre des corsets, j’ai eu tellement de messages de femmes et d’hommes ronds qui me disent que je les inspire.

    Quels sont tes projets futurs ?
    Sasha Baga : On peut me voir faire un petit caméo dans FEM, la première télésérie québécoise avec un personnage principal qui vit la transidentité. C’est une histoire touchante dans laquelle plusieurs personnes trans vont pouvoir se reconnaître. Avec Tranna Wintour, j’ai été consultante à la scénarisation. Nous avons été impliquées dans toutes les étapes d’écriture. Le personnage principal est joué par un acteur qui n’est pas trans: Lennikim. C’est normal. Le personnage n’a pas encore transitionné. Et quand tu as transitionné, tu n’as pas envie d’aller dans ton ancien corps. Le résultat est incroyable !

    INFOS | https://www.instagram.com/sashabagaz

    Photo: Martine Poulin

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