Jeudi, 13 juin 2024
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    Jackie, Marie-Marcelle, Chloé et tant d’autres

    Bien avant que les enjeux trans ne fassent débat sur la place publique, que les personnes trans soient de plus en plus nombreuses à sortir du placard et fassent entendre leur voix et qu’elles soient écoutées, Fugues a rendu compte de la « question » trans dans ses pages. Par des entrevues bien sûr, mais aussi en laissant une place aux chercheur.e.s rendant compte entre autres de leurs travaux.
     
    Des moments forts ont été vécus ainsi par l’équipe de Fugues. Certains se souviendront peut-être de Jackie Rêve. Difficile de faire le portrait de cette femme trans. Rebelle et sérieuse, éclatée mais aussi à ses affaires, elle voulait attirer les pouvoirs publics sur ses conditions de vie et de travail. Travailleuse du sexe, elle avait en 1998 fait la grève des prostituées pour protester contre les contrôles et les arrestations arbitraires de la police.
     
    Elle avait contacté, Dire enfin la violence, organisme chargé de venir en aide aux personnes LGBTQ+ qui avaient maille à partir avec la police lorsqu’elles allaient draguer dans les parcs. Pour Jackie Rêve, le combat était ailleurs. Depuis longtemps, elle voulait obtenir le changement de mention de nom et de sexe sur ses papiers d’identité. Changement qui lui était refusé parce qu’il fallait, selon le code civil de l’époque, la personne devait avoir subi des chirurgies qui devaient prouver l’irréversibilité du processus. Le code restait vague sur le type de chirurgie requis, ni sur leur nombre, mais ce qui était clair : Sans chirurgie pas de changement de mention de nom et de sexe possible. Or Jackie Rêve était une travailleuse du sexe. Sa clientèle choisissait des femmes trans parce qu’elles avaient encore leur pénis. Pas question pour elle de perdre son gagne-pain en se soumettant aux exigences du code pénal. Pour se faire entendre, Jackie s’était tournée vers Fugues via notre collaboratrice de l’époque, Claudine Metcalfe, qui était aussi membre de Dire enfin la violence. Jackie voulait nous réserver un scoop. Elle avait décidé de s’enchaîner nue au téléphone public du hall principal du Palais de justice de Montréal, sachant que beaucoup de monde circulait dans cet espace. Le jour avait été fixé, nous avions prévenu un avocat qui pourrait intervenir tout de suite car nous savions qu’elle serait arrêtée.
     
    Fin prêt, accompagné d’un photographe, nous sommes parti.e.s du magazine Fugues en direction du Palais de Justice. Jackie était nue – ou presque, elle portait un mini-string – sous un manteau de fourrure. Nous étions en hiver, il faisait froid. Et en chemin, je lui demande si elle a prévenu d’autres médias dont les télés de son petit coup d’éclat. Et sa réponse nous a surpris Claudine et moi. Elle avait réservé l’exclusivité de sa prestation protestataire à notre magazine. Nous étions d’un côté touché.e.s de cette attention, mais de l’autre ce n’était peut-être pas suffisant pour attirer une grande visibilité publique. Au Palais de justice, Jakie nous a demandé de s’éloigner d’elle — ne souhaitant pas que nous ayons des ennuis avec la sécurité —, puis après s’être enchaînée, elle a laissé glisser son manteau de fourrure à ses pieds. Cinq bonnes minutes se sont passées avant que quatre policiers ne l’entourent pour la protéger de la vue du public en attendant qu’un technicien n’arrive avec une pince capable de couper la chaîne qui la retenait. Mais tandis que les policiers tentaient de la couvrir de son manteau de fourrure, Jackie par des mouvements d’épaule s’en défaisait.
     
    Le coup d’éclat de Jackie Rêve n’a pas fait la une des journaux télévisés du soir sinon une petite brève dans les quotidiens. Sa revendication, aussi juste soit-elle, n’est pas arrivée jusque sur le bureau du législateur. Il faudra attendre quelques années pour que le changement de mention de nom et de sexe ne soit plus contraint à des opérations et à des modifications corporelles pour être accordé aux personnes qui en font la demande. Jackie Rêve m’a marqué. J’ai aimé son courage ou sa folie, peut-être les deux. Sa vie, ses conditions de travail, ses difficultés au quotidien avec l’administration. Quand on était à l’époque femme trans et travailleuse du sexe, on ne partait pas en pole position pour bien se faire entendre. Ses propos, aussi censés soient-ils, n’étaient pas pris aux sérieux, du seul fait des préjugés et des condamnations morales que l’on portait sur les femmes trans et les travailleuses du sexe. Je ne sais ce qu’elle est devenue, quels autres rêves elle poursuit. Une autre rencontre déterminante pour moi survient quelques années plus tard en la personne de Marie-Marcelle Godbout. Et je ne suis pas le seul à avoir été séduit par cette femme trans hors du commun. Un passé aussi rock and roll que Jackie Rêve.

    Marie-Marcelle a connu la scène des bars de la Saint-Laurent tout d’abord comme magicienne travestie sous le nom de Mimi de Paris, mais aussi les cellules des postes de police. Marie-Marcelle menait quand je l’ai rencontrée une vie tranquille en compagnie de son mari, et très proche de son fils et de ses petits enfants. Mais toujours fidèle au poste près de son téléphone pour la ligne d’écoute qu’elle avait créée pour les personnes trans. Elle avait fondé en 1980 l’ATQ, l’Aide aux transsexuelles du Québec, et organisait des rencontres de soutien pour celles qui le souhaitaient. Étant à la tête de l’organisme, les médias s’étaient intéressées à elle, de nombreux articles lui ont été consacrés. Elle était aussi invitée sur des plateaux de télévision pour parler des personnes trans. On est dans les années 80, et le sujet est encore bien sulfureux. Mais Marie-Marcelle, se moque des commentaires négatifs et des plaisanteries blessantes, elle suit son chemin, la tête haute, le sourire au coin des lèvres, sûre – comme elle se plaisait à me le rappeler – que quiconque la rencontrait et parlait deux minutes avec elle, son regard porté sur les personnes trans changeraient du tout au tout. Et pour avoir donné des conférences avec elle, je peux vous dire qu’elle savait retourner un auditoire à sa cause.
     
    Depuis son décès en 2017, je m’ennuie de mes rencontres régulières, chez elle, au restaurant dans le quartier qu’elle affectionnait tout particulièrement, Hochelaga Maisonneuve. Bien sûr, je pourrais parler d’autres personnes trans, certaines proches de moi, de l’absurdité de ce fameux « Comité de sages » mis en place par le gouvernement actuel, mais je souhaitais rendre hommage à ces deux personnages plus grands que nature, qui n’avaient pas dans leur sac-à-main des diplômes universitaires, ni plusieurs livres à leur actif, mais qui avait profondément ancré en elles la générosité envers les autres. C’est peut-être cela avoir du cœur. Impossible de finir cette chronique sans souligner le départ récent de Chloé Viau, qui pendant une dizaine d’années a donné son temps, et son visage, pour parler du genre, de la transition. Une autre femme de cœur, accueillant tout le monde avec un grand sourire, toujours prête à répondre aux questions. Au moment où l’on prépare le grand rendez-vous annuel de la fierté, que l’on se souvienne de Jackie, de Marie-Marcelle, de Chloé et de tant d’autres qui ont pavé le chemin de l’acceptation de la diversité.

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