Samedi, 22 juin 2024
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    Devery Jacobs, créer un tournage queer, une gymnastique pas très compliquée

    À mi-chemin entre Black Swan et Bring It On. » Voilà comment Devery Jacobs décrit son plus récent film, Backspot, pour lequel elle agit à la fois comme actrice et productrice. Le film, présenté au plus récent Festival international du film de Toronto, suit Riley, une cheerleader qui essaie de naviguer tant bien que mal dans le monde du cheerleading professionnel aux côtés de sa copine. Backspot, peut se vanter d’avoir une équipe particulièrement LGBTQ+ avec, entre autres, D. W. Waterson à la réalisation et Elliot Page figurant comme l’un des producteurs exécutifs. Pour Devery Jacobs, la présentation de ce film est l’aboutissement d’un « long travail d’amour ». Elle se dit particulièrement enthousiaste de présenter son film à Montréal, à « seulement 20 minutes » de sa communauté de Kahnawake. Entrevue.

    Est-ce que d’apprendre le cheerleading a été ton plus grand défi, toi qui as fait de la
    gymnastique durant ta jeunesse ?

    Devery Jacobs : C’était sans aucun doute l’un des plus grands défis à relever. J’ai grandi au Québec. [En français.] Je suis de Montréal, Kahnawake. J’ai fait de la gymnastique à WIMGYM [West Island Montreal Gymnastics Club, NDLR] pendant mon enfance. Lorsque j’ai pris ma « retraite » de la gymnastique, j’ai été invitée à faire partie d’une équipe de cheerleading de compétition, mais je ne l’ai pas fait — j’ai plutôt choisi la voie du cirque. Les deux choses qui ont été les plus difficiles à propos de Backspot ont été de réintroduire mon corps de gymnaste retraitée dans ce sport. Nous ne sommes pas Marvel, nous n’avons pas d’argent, et c’était donc à moi de m’assurer que je m’entraînais et que je faisais toutes mes propres cascades — à l’exception d’une — dans le film. J’allais en physiothérapie, je faisais de l’entraînement personnel, je faisais de la gymnastique libre, je suivais des cours de cheer, je travaillais en étroite collaboration avec les Cheer Fuzion All-Stars, qui est la seule équipe de cheer appartenant à des Noirs dans tout le Canada. Elle est basée à Brampton et a joué un rôle important dans la réalisation du film.

    J’ai également dû apprendre à faire du backspot, carrément. Je suis très petite dans la vraie vie, et les backspots sont généralement les membres les plus grands du groupe, alors nous avons dû faire un peu de magie cinématographique dans ce domaine. Mais j’ai appris ce que c’était, à compter, à être la base de la pyramide, à être là si la fille tombe, au lieu de flancher et de fuir. […] Je devais aussi m’assurer que j’étais physiquement prête à jouer Riley, parce que nous avons tourné ce film en 17 jours et qu’il y avait de longues journées très physiques, et je devais m’assurer que je connaissais les limites de mon corps et que si je me disais : « O.K., il m’en reste deux », je le communiquais à notre réalisateur et nous le faisions dans ce délai-là. Je devais trouver un équilibre avec la gamme d’émotions de Riley et m’assurer que la performance d’acteur était là avant tout.

    Une grande partie de l’équipe du film est LGBTQ+. As-tu noté une différence dans l’atmosphère du plateau ?
    Devery Jacobs : Nous l’avons vraiment ressenti parce que D. W. [Waterson, à la réalisation, NDLR] et moi-même étions vraiment passionnés par la création de cet environnement. Nous voulions que le plateau soit sécurisant, nous voulions qu’il soit queer. D. W., le réalisateur, qui est non binaire et queer, a insisté pour que tous les membres de l’équipe portent leur nom, mais aussi leur pronom, et pour que nous ayons un environnement consensuel qui nous permette d’explorer et d’approfondir les choses. Dans mon monde, il y a tant de personnes queers, tant de personnes gaies, et le fait que cela se reflète dans l’histoire et le scénario — mais aussi dans l’environnement — était quelque chose de très important pour nous. Et nous avons choisi le plus possible des personnes queers dans des rôles queers. Lorsque nous cherchions notre coach Eileen, notre premier choix s’est porté sur Evan Rachel Wood. Pour nous, il était important qu’un acteur queer joue ce rôle, par opposition au stéréotype de tous ces acteurs hétérosexuels qui reçoivent tous ces prix pour avoir eu le courage de jouer un rôle homosexuel.

    Très souvent, dans les films queers, les seules relations explorées sont les relations amoureuses, et ce n’est pas le seul aspect de notre expérience. Nous avons aussi des relations avec des personnes âgées, des mentors, des pairs, et je pense qu’il était important pour nous d’explorer et d’examiner ces relations, parallèlement à la relation romantique que Riley entretient avec Amanda [sa copine, NDLR].

    As-tu vécu ou senti de la LGBTQ-phobie durant ton temps en gymnastique ?
    Devery Jacobs : Je n’ai pas vraiment réalisé que j’étais queer avant d’être adulte et [donc] je ne le savais pas lorsque je faisais de la gymnastique. Avec le recul, je ne sais pas si je me serais sentie à l’aise à l’idée de sortir du placard, surtout à l’époque, et surtout en présence d’un si grand nombre de filles et des vestiaires. C’est une conversation très délicate pour les athlètes, mais surtout pour les athlètes queers. Pour nous, c’était quelque chose de très important à explorer. […]. Il y a tellement de gens qui ont regardé le film et qui sont venus nous voir par la suite en disant : « Je suis queer, je n’étais pas encore sortie du placard quand je faisais du cheerleading, mais ce film m’a beaucoup aidée. » Ou encore : « Je connais tellement de cheerleaders queers cachées. » Je veux dire, allez, elles sont tellement physiques les unes avec les autres, elles voyagent en Floride et partagent des chambres d’hôtel et font toutes ces choses… Vous ne pouvez pas me dire qu’il n’y a pas d’athlètes queers dans ce sport ! Dans la PWHL, que nous suivons, toutes les joueuses sont queers.

    Je ne me suis jamais sentie aussi en sécurité lors d’un événement sportif. Et c’est un sentiment que nous avons partagé sur le plateau de tournage.

    Penses-tu que les Autochtones LGBTQ+ du Grand Montréal ou du Québec font face à des défis particuliers ? Y a-t-il des ressources pour eux ?
    Devery Jacobs : J’en reviens toujours à la déclaration de [François] Legault selon laquelle il n’y a pas de racisme systémique au Québec. C’est quelque chose qui m’a profondément bouleversée, compte tenu de tout l’historique de racisme qui est tellement enraciné dans cette société, et en particulier pour les Autochtones queers. Je pense qu’il est vraiment difficile de vivre avec cette couche supplémentaire de marginalisation. Je sais qu’il s’agit d’une statistique basée sur l’Amérique du Nord, mais le Trevor Project a constaté que, parmi tous les jeunes LGBTQ+, les jeunes autochtones sont ceux qui meurent le plus souvent par suicide. C’est ce qui m’a poussée à parler de mon identité, de mon expression de genre et de mon orientation sexuelle. Ce sont les raisons pour lesquelles j’ai pensé qu’il était si important de sortir du placard. Je n’ai connu aucune personne queer dans ma « rez » [diminutif de « réserve », communauté, NDLR], au Québec, pendant mon enfance.

    Je pense que c’est un problème, parce qu’il y a tellement de personnes queers, mais je pense qu’en raison des traumatismes subis par les peuples autochtones dans le monde, mais aussi au Québec — avec les pensionnats et la religion — il y a beaucoup de honte. Je pense que plus nous faisons pour décoloniser, plus nous faisons pour tout démêler, être fidèles à nous-mêmes et respecter les autres, plus cela profitera à nos communautés et aux Autochtones queers et bispirituels.

    Il existe un guide vraiment incroyable, qui s’intitule You’re made of medicine, et qui provient du Native Youth Sexual Health Network. Ce réseau travaille dans tout le Québec et dans tout le Canada. C’est une ressource incroyable. INFOS | https://www.nativeyouthsexualhealth.com

    Le film BACKSPOT, réalisé par D. W. Waterson, sortira en salle le 31 mai.

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