L’émergence du théâtre autochtone est relativement récente, puisqu’il faut attendre 1951 pour que soit levée la prohibition des arts performatifs et spectaculaires des Premiers Peuples par le gouvernement canadien (vous avez bien lu). C’est ainsi qu’une explosion créatrice s’amorce, à partir des années 1970, que Richard Lefebvre expose dans un livre à la fois exhaustif et accessible.
Segmenté en deux parties, l’ouvrage s’attarde tout d’abord sur l’histoire entourant l’interdiction de cette dramaturgie, ainsi que sur les limites de la représentation autochtone dans la littérature québécoise, trop souvent réduite à la présence de l’« Indien imaginaire [un figurant qui n’a] pas le droit de parole, mais se contente de jouer le rôle qu’on lui a assigné ».
Il s’intéresse ensuite aux balbutiements de cette dramaturgie, en se penchant sur ses premiers créateurs, sur l’émergence de compagnies théâtrales professionnelles, de même que sur la présence de premiers thèmes : mythes et rituels, réserves, l’homme blanc et les « fantômes ». Le théâtre est alors envisagé comme un acte de prise de parole aux visées thérapeutiques.
Dans la seconde partie, il aborde les nouvelles formes de théâtre adoptées, le théâtre jeunesse, les thèmes de la ville, de la réserve et du territoire, ainsi que de la réconciliation ou de la réfutation du christianisme. Il évoque également l’apparition de thèmes bousculant les stéréotypes usuellement associés aux Autochtones, comme celui du geek ou de la science-fiction.
Un chapitre entier est par ailleurs consacré à la présence des identités bispirituelles. À titre d’exemple, il évoque le dramaturge Daniel David Moses qui, dans la pièce The Moon and Dead Indians, trace un parallèle entre l’homosexualité latente d’un fermier et d’un cow-boy du 19e siècle et le racisme et l’homophobie à l’égard des Autochtones. Dans Agokwe, Waawaate Fobister expose l’histoire d’un hockeyeur ojibwé qui fait face à une condamnation de son orientation sexuelle au sein de sa propre communauté. À noter que cette pièce fut traduite en français par Olivier Sylvestre.
Finalement, dans Fireweed: An Indigeni Tale, Billy Merasty relate l’histoire des protagonistes d’une communauté crie du Manitoba qui, face à l’intolérance d’un prêtre catholique, affirment une bispiritualité qui prend ses racines dans la culture ancestrale.
L’auteur illustre ainsi la place prépondérante qu’occupe le personnage bispirituel au cœur du théâtre autochtone contemporain. La lecture de l’ouvrage a également ceci d’intéressant qu’elle permet de tracer certains points d’ancrage communs avec la dramaturgie québécoise ou canadienne, tout en établissant également les différences fondamentales, ne serait-ce qu’au regard d’éléments historiques fondamentaux, comme c’est par exemple le cas de l’internement dans les pensionnats.
Un ouvrage, extrêmement bien documenté, qui expose la force, la vitalité et la spécificité de la dramaturgie autochtone.
INFOS | Le théâtre autochtone contemporain au Québec et au Canada / Richard Lefebvre. [Québec] : Lettres amériquaines, 2025, 373 p.

