Jeudi, 4 Décembre 2025
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    Rapport du Comité de sages et la création des personnes intersexes

    Le mouvement de ressac contre les personnes trans frappe également les personnes intersexes, qui sont nées avec un corps qui n’entre pas dans les normes mâle et femelle.

    Nous sommes une abstraction que les uns et les unes brandissent pour se protéger ou pour légitimer des projets politiques et les autres pour nous réduire à l’état d’exception insignifiante. Cette instrumentalisation est facilitée par notre silence, qui est largement le fruit d’une prise en charge pathologisante et du fait que sortir du placard expose l’intimité de nos corps aux projections de personnes qui tentent tant bien que mal de situer notre existence parmi leurs représentations traditionnelles du sexe. 

    Sans compter que nos ressources de mobilisation sont encore très limitées au Québec.

    En omettant de consulter l’expertise de personnes intersexes ou ayant une variation innée des caractères sexuels, le rapport du Comité de sages participe à cette dynamique d’instrumentalisation.

    On retrouve à la place une série de citations anonymisées de personnes qui emploient des procédés récurrents de marginalisation de notre existence ou de détournement de nos intérêts. L’absence de notre expertise prive le Comité et le public d’une nécessaire confrontation avec les contradictions que produisent les lectures universalisantes et absolutistes des sexes défendues par certaines personnes intervenantes citées, faisant le lit de la notion de réalité biologique (« strictement ») binaire des sexes traversant le rapport.

    En soi, que nous soyons fréquents, occasionnels, rares ou archirares, cela ne change rien à la légitimité de la protection de notre intégrité physique et de notre autodétermination. 

    Là où l’argument de la rareté tel qu’il est formulé dans le rapport pose problème, c’est qu’il s’appuie sur une conception de l’intersexuation qui est déconnectée de notre expérience. 

    Dans cette conception, ce ne sont que les différences présentes à la naissance et suscitant encore aujourd’hui des interrogations chez les médecins qui constituent une possible intersexuation. Pour nous, c’est l’expérience partagée d’invalidation de nos caractères sexuels innés qui détermine notre définition de l’intersexuation, que cette invalidation débute au stade fœtal, à la naissance, dans l’enfance, à la puberté, voire après, et que les professionnels médicaux estiment connaître notre « sexe véritable » ou non.

    Que certains soient convaincus que nous appartenons à un sexe mâle ou femelle « véritable » ne chasse pas le fait qu’ils estiment que nos corps jurent avec cette « vérité » et qu’ils devraient subir des « corrections ».

    L’enjeu de ce qu’inclut l’intersexuation n’est pas intellectuel, mais a un impact sur notre santé physique et psychologique, ainsi que sur notre capacité à nous mobiliser. La pathologisation, l’isolement, les examens intrusifs ainsi que les interventions chirurgicales et hormonales normatives qui s’ensuivent laissent des séquelles. 

    Lorsqu’ils sont exercés sans notre consentement, ces traitements normatifs sont considérés comme des pratiques nuisibles et des violations de nos droits de la personne selon plusieurs organes de traités de l’ONU et organisations des droits de la personne.

    Identités diverses
    La plupart d’entre nous ne sont effectivement partisans ou partisanes ni de la constitution d’un troisième sexe ni de notre insertion dans une telle catégorie. Nous ne sommes pas non plus un troisième genre, mais avons des identités diverses. 

    Cependant, laisser entendre qu’il soit possible de célébrer notre diversité à l’intérieur d’une réalité binaire est insensé, puisque cette notion motive la qualification de nos caractères atypiques d’erreurs, de troubles ou de malformations. Voir l’expression d’une célébration dans ces termes serait un formidable exercice de contorsion cognitive.

    Notre communauté a déjà payé le prix d’une tentative de nous convaincre que la nouvelle nomenclature de désordres ou troubles du développement sexuel (en anglais DSD) était neutre et inoffensive, alors que le temps a permis de confirmer qu’elle a plutôt servi de légitimation à la poursuite des interventions normatives sur le corps d’enfants nés avec une variation des caractères sexuels, sans leur consentement.

    S’il est juste que l’on puisse, avec un caractère biologique ou un autre, classer la très grande majorité des corps humains en deux catégories, ériger ce caractère en critère de distinction absolue et universelle va à l’encontre de la logique. 

    Il faudrait qu’un unique critère puisse partager la totalité de la population pour conclure à une réalité strictement binaire des sexes.

    L’ironie, c’est que c’est la volonté d’ériger une distinction absolue des sexes qui nous fait apparaître. Nous sommes les bouts qui dépassent, ce qui n’entre pas dans ce découpage des corps.

    Nous devons alors composer avec les tentatives de solutionner cette contradiction, qui consistent d’abord à soutenir que nos caractères atypiques sont des erreurs ou des échecs, une réalité qui n’aurait pas dû advenir. C’est un exercice qui est toujours plus facile à faire lorsque le débat se fait à vide, qu’on ne soumet pas directement sa pensée à une personne dont on invalide le corps et qu’on ne fait pas l’expérience d’une prise en charge découlant de cette pensée.

    Comme toute personne humaine, les personnes intersexes ayant une variation innée des caractères sexuels aspirent à vivre de façon épanouie dans leur corps et d’en être les maîtres. Le rendre possible pour tous nécessite l’assouplissement de notre façon de comprendre le sexe.

    Par JANIK BASTIEN CHARLEBOIS

    Professeure, Université du Québec à Montréal, et sept cosignataires : Linda Boucher ; Andy Hernandez ; Hélène Beaupré ; Morgan Holmes, professeure, Wilfrid-Laurier University ; Sunny Dagenais, TRA, thérapeute en relation d’aide ; Kimura Byol, artiste activiste et archiviste ; Elizabeth Patitsas, professeure adjointe, Université McGill

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