Natalia Soloviova savait depuis longtemps qu’elle prenait des risques. À titre de présidente du Russian LGBT Network, le plus important groupe de défense des droits LGBTQ+ en Russie, elle avait passé des années à préparer des protocoles de sécurité détaillés au cas où le gouvernement déciderait de s’en prendre à elle.
Mais le moment où elle a dû les mettre en pratique a tout de même été un choc brutal.
En novembre 2023, près de deux semaines avant que la Cour suprême russe ne désigne le « mouvement LGBT international » comme organisation extrémiste, Soloviova a senti son cœur se serrer lorsqu’elle a vu Channel One, une chaîne de télévision financée par l’État, diffuser un reportage sur son organisme. Son nom et ceux de ses collègues apparaissaient à l’écran pendant que la chaîne accusait le groupe d’activités « extrémistes », notamment de faire de la propagande auprès des mineurs et de vouloir détruire les « valeurs familiales traditionnelles ».
« C’était extrêmement perturbant et j’en ai été physiquement malade », raconte Soloviova à Uncloseted Media.
Elle a immédiatement compris qu’elle devait quitter le pays. Les jours suivants se sont enchaînés dans le brouillard : elle a contacté ses avocats, averti sa mère et sa femme qu’elle partait, puis pris un avion vers un autre pays. Au cours des années suivantes, elle vivra dans plusieurs pays avant de s’établir à New York.
Tout s’est déroulé si vite qu’elle n’a réellement pris conscience de ses émotions qu’un mois plus tard, en voyant une vidéo de sa ville natale, Novossibirsk, sur Instagram.
« Je me suis mise à pleurer… parce que ma vie d’avant était perdue », dit-elle. « J’ai commencé à ressentir de la colère envers le gouvernement, envers toute cette situation, parce que c’était absolument horrible et profondément injuste. »
Alors que certaines agences de renseignement américaines sous l’administration Trump ont montré un intérêt à cibler les personnes trans, la désignation russe comme mouvement extrémiste a permis un niveau de persécution complètement différent. Puisqu’elle vise l’ensemble du mouvement LGBTQ+, cette décision permet au gouvernement de réprimer largement la communauté.
En juin 2025, Human Rights Watch recensait déjà 101 personnes condamnées en vertu des lois sur l’extrémisme LGBTQ+, avec des peines allant de simples amendes jusqu’à 12 ans de prison. Depuis la fin de l’année dernière, huit organisations russes de défense des droits LGBTQ+ ont également été poursuivies afin d’être elles aussi qualifiées d’organisations extrémistes.
Ces causes sont toujours devant les tribunaux — et l’organisme de Soloviova a officiellement été déclaré extrémiste le 27 avril dernier.
« J’étais au lit avec ma femme quand j’ai vu les messages de nos avocats », raconte-t-elle. « Honnêtement, j’étais furieuse. Mais comme d’habitude, je n’avais pas le temps de l’être. Ma première pensée allait à mes collègues toujours en Russie. J’ai passé toute la matinée à organiser des évacuations d’urgence, des mesures de sécurité et nos prochaines étapes. »
Certaines personnes ont déjà été emprisonnées pour avoir partagé des photos de drapeaux arc-en-ciel dans une discussion Telegram de 11 personnes ou pour avoir porté des boucles d’oreilles aux couleurs de l’arc-en-ciel.
Face à cette répression, les groupes LGBTQ+ sont entrés dans la clandestinité, inventant de nouvelles façons de soutenir une communauté terrorisée. Malgré tout, Soloviova affirme que « la majorité des organisations » poursuivent leur travail.
« Ils peuvent nous interdire sur papier, mais ils ne peuvent pas nous effacer », affirme-t-elle. « Nous n’abandonnerons pas nos valeurs, parce que la vie humaine, la sécurité et la dignité valent plus que toutes les étiquettes répressives. »
Comment la Russie en est-elle arrivée là?
Le gouvernement russe a commencé à cibler la communauté LGBTQ+ en 2013, avec l’adoption d’une loi interdisant la « propagande » liée aux « orientations sexuelles non traditionnelles » auprès des mineurs.
L’année suivante, l’armée russe occupait la Crimée, provoquant la condamnation des États-Unis et d’autres puissances occidentales.
Sasha Kazantseva, éducatrice sexuelle queer et autrice de The Conservative Web: Russia’s Worldwide War on LGBTQ+ Rights, explique que Vladimir Poutine s’est alors tourné vers une idéologie fondée sur les « valeurs traditionnelles » afin de rallier des pays plus conservateurs.
« Poutine dit essentiellement : “L’Occident veut rendre vos enfants trans et gais, et nous, nous pouvons sauver vos enfants et vos familles traditionnelles” », explique Kazantseva à Uncloseted Media. « Les personnes LGBTQ+ jouent un rôle central dans cette idéologie conservatrice, comme image d’un ennemi intérieur. »
Après l’invasion de l’Ukraine en 2022, le gouvernement russe a intensifié ses attaques contre la communauté LGBTQ+. La loi sur la propagande a été étendue aux adultes, puis les personnes trans ont été interdites de transition médicale et de changement légal de genre.
Le 30 novembre 2023, la Russie a officiellement rendu sa décision qualifiant le mouvement LGBTQ+ d’extrémiste.
« En 2022, ils voient encore une fois que les gens ne soutiennent pas la guerre, alors ils rejouent le même scénario qu’il y a dix ans », explique Kazantseva. « Personne ne parlait des personnes trans auparavant, puis soudainement, Poutine commence à en parler dans chacun de ses discours. »
Depuis, la situation continue de se détériorer. En novembre dernier, le ministère de la Justice a lancé des procédures judiciaires contre Irida, un petit organisme LGBTQ+, afin de le faire reconnaître comme organisation extrémiste. Huit groupes, dont ComingOut et le Russian LGBT Network, font maintenant face à des poursuites similaires.
Répression sous les lois sur l’extrémisme
Maks Olenichev, avocat établi dans l’Union européenne qui défend des personnes LGBTQ+ russes devant les tribunaux, explique qu’il existe deux grandes catégories d’accusations.
La première concerne l’affichage de symboles associés à un groupe extrémiste — souvent le drapeau arc-en-ciel. Sur les 101 cas documentés par Human Rights Watch, 81 concernaient ce type d’accusation. Une première infraction peut mener à des amendes ou à de courtes peines de détention, tandis que les récidivistes risquent jusqu’à quatre ans de prison.
La deuxième catégorie concerne la participation au « mouvement LGBT international », considérée comme une infraction criminelle passible de 12 ans de prison.
Selon les autorités, presque toute activité publique liée à la communauté LGBTQ+ peut être interprétée comme une participation au mouvement.
Des employés d’Eksmo, la plus importante maison d’édition russe, ont ainsi été arrêtés parce que certains livres contenaient des thèmes LGBTQ+. L’an dernier, un tribunal moscovite a même reconnu coupable d’extrémisme, à titre posthume, Andrey Kotov, dirigeant d’une agence de voyages gaie russe, décédé dans un centre de détention préventive.
« S’il m’avait demandé si c’était légal, je lui aurais répondu oui », explique Ksenia, coordonnatrice de l’aide juridique chez ComingOut, qui travaille désormais à l’extérieur de la Russie. « Et pourtant, il s’est retrouvé en prison et il y est mort. Après vingt ans de carrière en droit, qu’est-ce qu’on peut attendre des gens qui ne sont pas juristes? »
Olenichev est du même avis : « Il n’existe aucune façon totalement sûre d’éviter des accusations. »
Des descentes policières arbitraires
Alise Sever a appris cette réalité de façon brutale en 2024.
Pendant une fête d’Halloween dans son club LGBTQ+ Black Clover, à Kirov, des policiers masqués ont fait irruption vers deux heures du matin. Les forces spéciales ont immédiatement arrêté Sever pendant que plusieurs clients étaient plaqués contre les murs.
La police a saisi environ un million de roubles — près de 10 000 dollars américains — en matériel de son, alcool et équipements divers, une perte financière qui forcera éventuellement le club à fermer.
« Je savais que quelque chose comme ça pouvait arriver », raconte Sever, 28 ans. « Mais j’étais dévastée. Je faisais le deuil de tout l’argent, du temps et du travail investis dans ce projet. »
Sever et cinq autres personnes arrêtées ce soir-là ont été accusées d’extrémisme.
Les autorités ont révélé avoir surveillé Sever et sa conjointe pendant près d’un an, accumulant des milliers de pages de documents, de messages interceptés et d’écoutes téléphoniques.
« Ils appliquent ces lois de manière complètement arbitraire », explique Kazantseva. « Le but n’est pas de prouver qu’une personne est dangereuse, mais de montrer que n’importe qui peut être visé. Les gens vivent alors dans une tension permanente et s’autocensurent constamment. »
L’exil comme seule issue
Pour plusieurs militants, quitter la Russie demeure la seule option sécuritaire.
Les avocats concentrent souvent leurs efforts non pas sur l’acquittement, mais sur des tactiques permettant de gagner du temps afin que les accusés puissent fuir le pays.
« Il est impossible de gagner ces causes, puisqu’elles sont politiques plutôt que juridiques », affirme Olenichev.
Après son arrestation, Sever a passé deux mois seule dans une cellule avant d’être assignée à résidence pendant 11 mois chez sa mère, qu’elle décrit comme « très religieuse ».
Finalement, elle a réussi à fuir la Russie en profitant d’une hospitalisation autorisée pendant sa détention à domicile.
« Je suis maintenant dans un endroit sûr en attendant un visa pour l’Europe », dit-elle, refusant toutefois de révéler sa localisation par crainte de violences provenant de groupes anti-LGBTQ+.
Continuer malgré tout
Malgré les dangers, la vie queer continue discrètement en Russie.
Zhenya, une personne trans russe aujourd’hui installée au Canada, raconte avoir retrouvé des réseaux communautaires clandestins à Saint-Pétersbourg.
« Il n’y a rien d’officiel. Ce sont juste des endroits où les personnes gaies vont, et tout le monde le sait », explique-t-elle.
Pour Sasha, du groupe Centre T, l’avenir passe désormais par ces réseaux informels.
« C’est le moment de miser sur des initiatives décentralisées et horizontales », dit-elle. « C’est beaucoup plus sécuritaire aujourd’hui de créer des groupes uniquement entre amis et personnes de confiance. »
Natalia Soloviova estime que chaque geste compte désormais : parler de son identité à des proches de confiance, partager discrètement de l’information ou simplement prendre soin les uns des autres.
« Vous maintenez la communauté en vie », dit-elle. « Même partager des mimosas un dimanche après une semaine difficile, c’est déjà protéger la communauté et faire vivre cet esprit collectif. Mieux vaut faire quelque chose que ne rien faire du tout. »
Aujourd’hui installée à New York, Soloviova affirme qu’elle continuera le combat depuis l’étranger.
« Cette volonté qu’ont les gens d’améliorer la vie de notre communauté peut devenir impossible à arrêter. »
Les entrevues avec Maks Olenichev et Alise Sever ont été réalisées en russe avec l’aide de l’interprète Lieb Fischbach, de l’organisme new-yorkais Qaravan, qui soutient les personnes LGBTQ+ immigrantes provenant des pays post-soviétiques. Fischbach a également contribué à d’autres besoins de traduction, et Uncloseted Media le remercie chaleureusement pour son apport.
ollbCe reportage a été publié à l’origine par Uncloseted Media, un média d’enquête consacré aux enjeux LGBTQ+. Texte de Hope Pisoni.

