Le poète d’Ottawa Ben Ladouceur aime tellement Montréal qu’il a décidé d’y situer l’action de son tout premier roman, I Remember Lights, un récit initiatique queer acclamé par la critique.
Ce roman historique nous transporte dans le Montréal d’Expo 67 et suit les aventures d’un jeune homme gai de 19 ans, fictif mais très crédible, alors qu’il découvre sa sexualité et tombe amoureux pendant le Summer of Love. Le livre se termine dix ans plus tard, avec le tristement célèbre raid policier de 1977 au bar Le Mystique / Truxx, où 146 hommes gais sont arrêtés par des policiers armés de mitraillettes. C’est un des plus gros coups de filet contre la communauté LGBTQ+ dans l’histoire canadienne.
Le roman de Ben Ladouceur est à la fois un hommage vibrant à la vie gaie et un acte de mémoire queer, empreint de résilience et de fierté. Lauréat du prix Dayne Ogilvie du Writers’ Trust of Canada (remis aux auteur·ices LGBTQ émergent·es) et finaliste aux Lambda Literary Awards, Ladouceur sera écrivain en résidence à l’Université d’Ottawa en 2026. Il nous a accordé une entrevue franche et généreuse, qu’on a légèrement écourtée pour des raisons de clarté.
Combien de temps t’as pris l’écriture du roman, de l’idée jusqu’à la publication?
Ben Ladouceur : J’ai eu la chance d’avoir une résidence d’écriture de trois mois à la maison Al Purdy en 2016. Je me suis dit : « Bon, j’y vais en septembre, je ressors en novembre avec un roman. » Spoiler : ça ne s’est pas passé comme ça. Ça m’a pris huit ans pour écrire I Remember Lights.
Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire un roman qui se passe 10 ou 20 ans avant ta naissance en 1987?
Ben Ladouceur : J’ai toujours été fasciné par Expo 67. À l’université, j’ai vu un documentaire de l’ONF là-dessus, puis je suis allé sur l’île Sainte-Hélène pour voir ce qu’il restait des pavillons. Tout le monde est allé à Expo 67, toutes les vedettes, tous les visages connus de l’époque y ont mis les pieds. C’est un événement que les gens évoquent toujours avec chaleur. Il y avait quelque chose de joyeux, même du côté queer. Y’a des histoires de drag queens qui y sont allées en drag! C’était un endroit où on se sentait un peu plus libre dans sa peau. Pis faut le dire : c’était très camp!
J’ai aussi regardé Truxx, un court docu de 20 minutes réalisé par Harry Sutherland en 1978. Quand on raconte une histoire queer, c’est important de mettre les choses en contexte. Ensuite, j’ai interviewé Paul Keenan, qui était présent au Truxx le soir du raid, pis qui apparaît dans le docu.
Il m’a raconté, minute par minute, tout ce qui s’est passé cette nuit-là.
Ben Ladouceur : Paul m’a aussi mis en contact avec Jeff Richstone, un avocat qui représentait plusieurs gars arrêtés ce soir-là, pis qui ne voulaient pas juste se laisser faire. Ils ont voulu se battre. C’est pour ça que mon livre se termine le matin après le raid. C’était la fin naturelle de l’histoire.
Montréal n’est pas juste le décor de ton roman, c’est presque un personnage en soi.
Ben Ladouceur : Ouais, c’est vrai. Et au lancement de mon livre à Montréal en juin, y’avait une super ambiance. Ça m’a touché, parce que je ne suis pas de Montréal. Mais j’y venais souvent quand j’avais 19, 20, 21 ans. Je me sentais plus libre ici. Je portais une camisole pis je m’en foutais. Je savais aussi que mon personnage principal aurait 19 ans et qu’il vivrait une libération, comme celle que Montréal offre encore aujourd’hui.
L’authenticité est super importante dans un roman historique. Tu fais même référence à un mur de brique pendant le raid de Truxx, quand les policiers demandent aux gars de lever les mains.
Ben Ladouceur : J’ai essayé d’être le plus rigoureux possible avec ces détails-là.
Plus de cinquante millions de personnes ont visité Expo 67. Tout le monde a un souvenir précis, en particulier les Montréalais. Est-ce que t’as ressenti de la pression pour bien rendre l’ambiance d’Expo?
Ben Ladouceur : Clairement! C’était intimidant, j’te mentirais pas. J’en savais un peu avant de commencer, mais pas tant que ça. J’avais une base sur Expo, une idée générale de l’époque et de l’expérience queer, mais la recherche et l’écriture se sont faites en même temps. Quand tu écris, tu peux te permettre d’explorer. Quand tu publies, là, tu as une responsabilité. Si tu veux tout faire parfaitement dès le départ, tu figes. Faut te donner le droit de chercher en cours de route.

Ce chapitre crucial, à la fin, où les gars sont arrêtés, mis en cellule, puis testés pour les ITSS — comment t’as fait pour écrire ça de façon aussi précise?
Ben Ladouceur : Grâce aux conversations avec Paul et Jeff. Ils m’ont donné des détails que je n’aurais jamais pu inventer. C’était précieux.
Les gens pensent souvent, à tort, que les personnes gaies étaient moins heureuses et moins héroïques avant Stonewall, et plus heureuses et plus libres après. Ton roman casse cette idée-là.
Ben Ladouceur : Je suis content que tu aies remarqué ça. Le roman a deux lignes temporelles : une en 1967 où tout semble plus ouvert, les gens pas si « dans le placard », pis une autre en 1977 où la sécurité est fragile. On voit que tout peut basculer. Ce n’est pas vrai que ça va toujours mieux avec le temps. Pour les personnes queers, le progrès n’est jamais linéaire.
Montréal a deux Stonewall : Truxx en 1977 et Sex Garage en 1990. Je couvre Sex Garage depuis des années, et j’ai parfois l’impression que son mythe a éclipsé celui de Truxx. Ton roman remet un peu les pendules à l’heure.
Ben Ladouceur : Ouais. C’est super important de se souvenir de notre histoire. The Beautiful Room Is Empty d’Edmund White, par exemple, se termine avec Stonewall. C’est puissant de lire des récits queer qui nous montrent l’humain derrière les événements historiques.
C’était comment, grandir gai à Ottawa?
Ben Ladouceur : J’ai fait mon coming out à 13 ans. J’allais à l’école Canterbury, une école d’arts. Ce n’était pas parfait, mais pas pire comme contexte pour sortir du placard. D’autres élèves de mon année l’ont fait aussi. Je l’ai dit à mes parents un an plus tard. Mais c’était quand même un combat.
Et aujourd’hui, es-tu en couple?
Ben Ladouceur : Oui! Mon chum s’appelle Scott. C’est un chanteur. Au lancement d’I Remember Lights à Ottawa, il a interprété des chansons des Mamas & The Papas et des Righteous Brothers — des chansons qui sont dans le livre!
Te considères-tu comme un écrivain gai ou un écrivain qui se trouve à être gai?
Ben Ladouceur : J’ai toujours été out, depuis que j’écris. C’est rare que j’écrive quelque chose qui n’est pas influencé par mon vécu queer. Que ce soit de la poésie, de la fiction, même une critique littéraire. Je viens aussi de finir un autre roman historique très queer. Je ne m’imagine pas publier un livre qui n’aborde pas ces thèmes-là. Donc ouais, je suis un écrivain gai. Et j’en suis fier.
INFOS | I Remember Lights de Ben Ladouceur est publié chez Book*hug Press.
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To read the original English version of the interview, please visit https://www.fugues.com/categories/english/

