Mercredi, 25 mars 2026
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    Amandine Gay défait le « blantriarcat » en pièces

    Femme noire bisexuelle et adoptée, Amandine Gay connaît la marge et la minorité. Après une décennie à accumuler les preuves de racisme monté comme un système, la cinéaste et autrice démontre l’influence du blantriarcat sur nos sociétés en publiant un essai aussi personnel que percutant, Vivre, libre — Exister au cœur de la suprématie blanche.

    Que contient le dossier nommé « La Blanchisserie » sur votre ordinateur ?
    AMandine Gay : C’est un dossier que j’ai commencé parce que j’étais frustrée de recevoir des
    insultes, des menaces de mort et des invitations non rémunérées à des événements. J’avais
    l’impression qu’il y avait un fossé monumental entre ce que je vivais comme personne noire et ce que les personnes blanches de mon entourage arrivaient à visualiser. Je voulais accumuler suffisamment de preuves pour que les personnes blanches comprennent que la dimension récurrente est usante.

    Vous dites avoir repoussé la publication de ce livre qui vous causait bien des tourments. Y a-t-il eu un déclic qui vous a convaincue que l’heure était venue ?
    AMandine Gay : Je ne peux pas identifier un moment, mais plusieurs facteurs. C’est un livre qui a pu émerger après plus de 10 ans de thérapie et de nombreuses périodes de vie en dehors de la France (Melbourne, Londres, Montréal), qui m’ont beaucoup aidée. Si je n’avais pas pu vivre ailleurs sur de longues périodes, je ne crois pas que j’aurais tenu. Également, en franchissant la quarantaine, après avoir été pédagogue et patiente avec les gens, j’ai décidé de m’en foutre. Pendant des années, je ne m’étais pas autorisée à être vulnérable, alors que, dans ce livre, je me montre dans toute ma complexité.

    Vous dites que vous ne voulez plus jouer à la personne noire joviale, divertissante et douce qui ne dérange pas les personnes blanches. Comment peut-on faire avancer le monde, alors que le monde nous dit toujours de ne pas braquer les blancs, les hétéros, les personnes cisgenres et les hommes ?
    AMandine Gay : Il s’agit de refuser. Cette idée de devoir cajoler les oppresseurs, il faut la nommer. Dans le livre, je travaille beaucoup sur la question de l’inconfort et du conflit. Disons-le : le conflit, n’est pas une agression. Nommer nos limites, ce n’est pas impoli. En France, on est capable de nommer le conflit, mais on a du mal à être légitime quand on est un groupe marginalisé qui dit que ce qu’on lui fait, ce n’est pas OK. Ailleurs, le conflit est une chose taboue : je l’ai observé en Amérique du Nord et au Québec pendant cinq ans. Nous, les personnes minoritaires et marginalisées, on passe notre temps à se canaliser, à être patientes et à faire preuve d’écoute. Notre vie, c’est l’inconfort, la peur et le malaise. Alors, pourquoi les personnes majoritaires ne pourraient pas apprendre à se décentrer d’elles-mêmes et à affronter l’inconfort ?

    Quel est le coût de l’autocensure ?
    AMandine Gay : Il est monumental. Sur les questions raciales — on pourrait en dire autant des enjeux queers et de genre — on parle de stress racial. Le coût psychologique et physique est très important. Pour le démontrer, je me suis appuyée sur des recherches de Grande-Bretagne et des États-Unis, car, en France, il existe des statistiques ethnoraciales, mais il n’y a pas de volonté étatique d’identifier des biais racistes dans le milieu de la santé. On observe la manifestation du stress racial, mais on ne cherche pas pourquoi. Dans les pays qui mènent ces recherches, on voit que le cortisol, l’hormone du stress qui n’est pas censée être produite en permanence, est en surproduction ou en production constante dans tous les groupes marginalisés et opprimés. C’est à cause de l’hypervigilance. Il y a des conséquences très concrètes au stress racial : addictions, dépression, comportements à risque, diabète, fibrome utérin, hypertension artérielle, etc. Ça s’incarne dans le corps.

    Plusieurs personnes blanches ont du mal à prendre conscience de leurs comportements d’oppresseurs et de leurs biais cognitifs. Vous expliquez que Brené Brown a remis en question son approche face à la vulnérabilité pour les personnes racisées. De quelle façon ?
    AMandine Gay : Elle a écouté. C’est une travailleuse sociale à la base. Elle a l’habitude du terrain, de se décentrer, de voir ses idéaux transformés et de s’adapter. Quand des personnes noires lui ont fait comprendre les limites de sa proposition, au lieu de répondre avec son égo, elle a écouté et mené des consultations pour comprendre où ça pourrait s’améliorer. Étant donné que son objectif était d’aider les gens à se sentir mieux et qu’on lui disait que son corpus de textes ne s’appliquait pas à un tiers de la population de son pays, elle a eu envie d’évoluer. L’écoute, la capacité à affronter l’inconfort et à se décentrer peuvent donner lieu à une transformation sociale.

    Vous vous exprimez sur la controverse entourant l’usage du mot en N par une professeure à l’Université d’Ottawa, le positionnement de centaines de profs québécois et l’implication de certaines personnes noires, comme Dany Laferrière, qui viennent donner bonne conscience à plusieurs Blancs. Comment avez-vous vécu cet épisode ?
    AMandine Gay : J’ai découvert une amie de l’époque parmi les signatures des personnes blanches qui veulent pouvoir utiliser le mot en N. J’étais hyper choquée. Elle connaît mon travail et elle aurait pu me demander ce que j’en pensais. Qu’elle ait cet automatisme de signer ce texte, sans se demander ce que ça ferait à ses élèves et à ses amis, c’est le moment où je me suis dit : si même elle signe ce texte, il y a encore un endroit où on n’arrive pas à être entendu.

    Vous dites aussi que le titre du livre N. blanc d’Amérique est problématique en soi. AMandine Gay : Oui, on oublie souvent que le titre N blanc d’Amérique invisibilise les violences vécues par les personnes noires et renforce un discours voulant qu’il n’y ait jamais eu d’esclavage au Québec. Pour moi, avant même de dire « on se sent mal que le mot soit dit en classe », ce n’était déjà pas légitime d’utiliser ce terme dans ce titre. Maintenant, est-ce qu’on peut travailler ce texte en classe ? Bien sûr. Mais on doit créer un contexte.

    Tout comme on doit créer un contexte si on veut présenter des films de propagande nazis. Le refus de la responsabilisation, c’est une posture de dominant.

    Quel a été l’impact de grandir en l’absence de représentation lesbienne noire ?
    AMandine Gay : La première conséquence, c’est que je croyais que c’était un truc de blanches. Pourtant, en pratique, j’ai embrassé des filles avant les garçons. À 18 ans, j’ai vécu ma première relation sexuelle avec un homme. Mais très rapidement, en soirées, j’avais des rapports avec des filles : dans ma tête de petite fille qui a grandi dans un espace hétéronormé, je croyais qu’un rapport lesbien, ça comptait seulement si deux personnes étaient nues dans le même lit.

    Pourquoi être une femme noire et fem créait de la confusion dans la communauté queer ?
    AMandine Gay : Plus jeune, on me confondait avec un garçon. Donc, de 18 à 25 ans, ma présentation de genre était très réactive à la suprématie blanche : j’avais très peur qu’on me prenne pour un homme noir, avec tous les risques que ça peut impliquer. Je mettais des décolletées, des robes et d’énormes talons. Je m’habillais comme une pin-up des années 1950. Je performais ma féminité.

    Du coup, quand j’ai commencé ma vie bisexuelle à Melbourne, où les gens sont très ouverts et très queers, je n’ai pas vécu de fétichisation. Mais, quand je suis arrivée à Paris à 23 ans, en découvrant le milieu lesbien parisien, c’était très blanc, très maigre : des codes dans lesquels je ne rentrais pas. Il y avait aussi les codes de classe : les lesbiennes noires étaient des filles de banlieues. Bref, en tant que femme noire, fem et sobre, je me retrouvais avec des blanches qui voulaient que je les plaque contre le mur et que je sois une tigresse noire. C’étaient des grands moments de malaise. Je me demandais ce qui, chez moi, lui donnait à croire que j’aurais les gros bras, alors que j’avais un look de pin-up. 

    INFOS | Vivre, libre — Exister au coeur de la suprématie blanche d’Amandine Gay.
    Éditions du Remue-Mémnage, 2026

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