Mercredi, 25 mars 2026
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    Les Allié·e·s du Village, ce qu’on nevoit pas derrière la réinsertion

    Cher·ère·s lecteur·rice·s, certains textes sont plus difficiles à écrire que d’autres. Celui-ci en fait partie. Il y a quelques semaines, nous avons perdu soudainement l’un de nos participants de la Maison du Père, qui avait fait partie de notre brigade des Allié·e·s du Village. Pour préserver son intimité, je ne nommerai pas son prénom ici. Mais je garde très clairement en tête son sourire, sa discrétion, et sa douce fierté de travailler dans le Village.

    Sa santé était fragile depuis un bon moment. Au cours de la dernière année, il n’était plus dans la brigade active. Je l’avais invité plusieurs fois à revenir, à son rythme, quelques heures par-ci par-là. Mais son corps ne suivait plus pour un travail physique. Il le savait. Je le savais. On faisait semblant d’y croire encore un peu, parce que parfois, juste l’idée qu’on t’attende quelque part, ça nous réchauffe le cœur.

    Un an avant son décès, il y a eu ce matin-là qui reste gravé dans la mémoire de mon équipe. Il ne s’était pas présenté à son quart de travail. Pour bien des milieux, une absence, c’est une absence : on soupire, on réorganise la journée, on passe à autre chose. Mais pour notre brigade, ce n’était pas normal. C’était un homme fiable, ponctuel, travaillant. De ceux qui arrivent souvent en avance, juste pour jaser un peu. Impossible qu’il ne se présente pas sans prévenir.

    Ses collègues se sont immédiatement inquiété·e·s. Une absence, chez nous, ce n’est pas juste une ligne dans un horaire : c’est un signal. Mon équipe des Allié·e·s du Village s’est rendue jusqu’à sa chambre. L’équipe a insisté, cogné, appelé son nom. Leur vigilance a, littéralement, permis de lui sauver la vie ce jour-là. Il a été pris en charge à temps. Je repense souvent à cette scène. À ce moment précis où la « réinsertion sociale et professionnelle » n’est plus un concept abstrait, un joli titre de programme, mais quelque chose de terriblement concret : des humains qui s’inquiètent parce que tu n’es pas où tu devrais être, à l’heure où tu devrais y être.

    Quand on parle de réinsertion, on met beaucoup l’accent sur le revenu supplémentaire que ça procure. Et c’est vrai que c’est important. Mais on oublie souvent tout ce que ça crée d’invisible autour des personnes : un réseau. Un réseau, c’est des collègues qui remarquent une absence inhabituelle. Une coordonnatrice qui prend le temps d’appeler. Une équipe qui se déplace jusqu’à ta chambre parce que « ça ne lui ressemble pas ». Des humains qui se préoccupent vraiment les un·e·s des autres.

    À la SDC du Village, on le dit souvent : on est une gang tissée serrée. Mais ce tissage-là, il inclut aussi les participants de la Maison du Père. Il inclut ceux qu’on croise le temps d’un été et ceux qui restent avec nous plus longtemps. Il inclut les travailleur·euse·s de rue, les intervenant·e·s, les commerçant·e·s qui finissent par connaître les prénoms, les habitudes, les bonnes et les mauvaises journées.

    Nos partenaires, à la Maison du Père, voient aussi les bienfaits des Allié·e·s du Village. « Pour beaucoup de nos participants, ce genre de brigade, c’est comme un fil qui les rattache à la société. Ils ne sont plus seulement « hébergés », ils deviennent des collègues, des partenaires, des voisins», nous dit Jaëlle Bégarin, présidente-directrice générale de la Maison du Père. Ce fil-là est précieux. Il est fragile, parfois. Mais quand il tient, il peut transformer une trajectoire de vie.

    On oublie trop souvent qu’ouvrir un milieu de travail à des personnes vulnérables, ce n’est pas uniquement leur offrir un chèque de paie. C’est leur offrir une place dans un réseau. Un horaire où on t’attend. Des collègues qui te demandent comment tu vas pour vrai. Une équipe qui remarque quand tu n’es pas là, qui appelle, qui cogne, qui insiste. Si notre brigade existe, c’est aussi parce que des partenaires ont décidé, très concrètement, de croire que ce genre de projet change un quartier. La Caisse Desjardins du Centre-Ville de Montréal est de ceux-là. Dans un monde où on parle beaucoup de « partenariat » et de « responsabilité sociale » dans des powerpoints, j’ai envie de souligner à quel point, ici, c’est du vrai. Du très concret.

    « Pour nous, investir dans le Village, ce n’est pas seulement soutenir une artère commerciale. C’est soutenir un écosystème humain au complet, où la coopération prend un visage très concret, notamment grâce aux Allié·e·s du Village et à des collaborations comme celle avec la Maison du Père », indique Simon Déry, directeur général de la Caisse Desjardins du Centre-Ville de Montréal.

    Derrière chaque heure financée, il y a un homme qui retrouve un rythme. Un autre qui se remet à l’heure du monde, un pinceau à la main, un balai ou un râteau dans l’autre. Il y a des regards qui changent aussi : ceux de nos commerçant·e·s, de nos résident·e·s, des touristes, qui voient ces hommes non plus seulement comme des personnes en situation d’itinérance, mais comme des travailleurs qui prennent soin du quartier.

    Dans ce Village qui s’apprête à vivre de grands chantiers, de grandes transformations, c’est le genre de projet qui me fait dire qu’on ne peut pas parler de « relance » sans parler de lien social. Oui, il nous faut des trottoirs beaux et accessibles, des aménagements de qualité, une offre commerciale forte. Mais il nous faut aussi des projets qui prennent soin des personnes qui, trop souvent, restent au bord du trottoir.

    Notre nouvel élu dans Saint-Jacques, Claude Pinard, le nomme très clairement. « Le Village ne pourra pas se transformer durablement si on laisse de côté celles et ceux qui y vivent les réalités les plus difficiles. Des projets comme les Allié·e·s du Village et la collaboration avec la Maison du Père sont au cœur de la vitalité du quartier».

    Entendre un élu dire ça, pour moi, ce n’est pas anodin. Ça signifie que la valeur de ces projets ne se mesure pas seulement en nombre de sacs de déchets ramassés, de plates-bandes entretenues ou de terrasses plus propres. Elle se mesure en vies légèrement déviées d’une trajectoire de solitude, en petites victoires quotidiennes, en « bon matin » échangés sur Sainte-Catherine Est.

    Je me sens profondément privilégiée de pouvoir contribuer, à travers notre brigade, à la réinsertion de personnes extraordinaires. Chaque jour, ces hommes m’apprennent à être une meilleure patronne, une meilleure collègue, et surtout, une meilleure humaine. Ils m’apprennent la patience, quand la paperasse ne suit pas le rythme de la réalité. Ils m’apprennent l’humilité, quand un « merci » murmuré vaut plus qu’un trophée. Ils m’apprennent l’écoute, quand un simple « ça va-tu pour vrai? » ouvre une brèche où la vérité peut sortir.

    Et parfois, ils nous apprennent aussi la perte. Celle qui serre la gorge, qui nous laisse avec des « si » et des « j’aurais donc dû ». Mais même là, leur passage laisse quelque chose. Une trace. Une histoire qu’on continue de raconter, comme celle de cet homme dont l’absence a été remarquée à temps, un matin, parce qu’il faisait maintenant partie d’une gang tissée serrée. Je ne romantise pas la misère. Je vois très bien tous les trous dans le filet social. Je vois les limites de nos moyens, les blessures profondes, les rechutes, les refus, les rendez-vous manqués. Mais je vois aussi, chaque jour, ce que ça change quand une personne vulnérable n’est plus invisible.

    Alors si vous lisez ces lignes et que vous dirigez une entreprise, une organisation, une institution, j’ai envie de vous lancer un défi doux : et si votre milieu de travail devenait, lui aussi, un lieu de réinsertion? Pas seulement en termes de postes à pourvoir, mais en termes de réseau à offrir.
    Parce que, oui, un salaire, c’est important. Mais ce qui peut, parfois, faire la différence entre la vie et la mort, c’est aussi quelque chose qui n’a pas de prix : un réseau qui te voit, qui te reconnaît, et qui refuse de te laisser tomber.

    Au nom de la SDC du Village, je veux remercier mon équipe, nos participants, la Maison du Père, l’arrondissement de Ville-Marie, la Caisse Desjardins du Centre-Ville de Montréal et toutes celles et ceux qui croient à ces ponts qu’on construit, une personne à la fois. Vous changez des vies, souvent sans même le savoir. Et à toi, qui nous as quittés trop tôt : merci pour ton passage dans notre brigade.
    Le Village se souviendra de toi, même si ton nom n’apparaît dans aucun communiqué. Tu fais maintenant partie de son histoire.

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