Mercredi, 25 mars 2026
• • •
    Publicité

    Les mots de Kev Lambert, frappent le Québec de plein fouet

    Alors que l’adaptation théâtrale de Querelle de Roberval attire les éloges en tournée et que l’adaptation de Que notre joie demeure fait courir les foules au TNM jusqu’au 19 avril, l’autrice Kev Lambert utilise sa plume pour mettre en scène une prof d’histoire de l’art persécutée par ses pensées, pour parler de transidentité sans détourner le regard et pour répliquer par la littérature à un personnage de premier ministre qui ressemble à s’y méprendre à François Legault. Bienvenue dans le court roman Cumul 1.

    En tant que spectatrice de Querelle de Roberval, qu’as-tu ressenti en voyant tes mots prendre vie?
    Kev Lambert : C’est étrange, car il y a un sentiment de proximité lointaine et de familiarité étrange. C’est un livre que j’ai commencé à écrire il y a pratiquement dix ans. J’ai de vagues souvenirs des personnages et ça devient un nouvel objet artistique. J’ai l’impression que ce n’est plus vraiment à moi et c’est bien. C’est devenu le projet d’Olivier Arteau, à qui j’ai donné de la matière première pour qu’il crée un objet théâtral. Avec les acteurs, la mise en scène et la scénographie, ça prend une autre dimension.

    Comment t’impliques-tu dans le travail d’adaptation de tes œuvres?
    Kev Lambert : Je ne veux rien protéger. Je veux surtout que l’équipe de création s’approprie le matériau. J’ai eu le même rôle dans les deux productions, ou presque. J’ai relu des versions, assisté à des enchaînements et donné des commentaires, mais sans vouloir contrôler ni exiger qu’on soit fidèle au texte original. Je m’en fous un peu. Je veux seulement que la pièce soit la meilleure possible.

    Le livre Cumul 1 fait partie d’une collection du Centre Pompidou de Paris. En quoi
    consiste-t-elle?

    Kev Lambert : Le Centre Pompidou est fermé pour rénovations pendant cinq ans, peut-être plus. Pendant ce temps, le centre fait une collection littéraire, Un seul art, pour faire échanger les formes artistiques entre elles et faire vivre des œuvres du centre pendant qu’elles sont inaccessibles, enfermées dans des entrepôts. Je trouvais ça cool comme idée. Dans Que notre joie demeure, j’avais écrit sur l’architecture. J’ai un autre projet sur la musique. J’aime que l’écriture se mêle à d’autres formes d’art pour la transformer. J’ai tout de suite été intéressée, surtout quand j’ai vu l’œuvre qu’on m’a offerte : Cumul 1 de Louise Bourgeois.

    La première fois que je l’ai vue, j’ai eu une sensation physique : je trouvais ça dégoûtant, attirant, repoussant, étrange. En la voyant, je savais que mon écriture pourrait entrer en relation avec cet objet-là.

    Dans Que notre joie demeure, tu parlais d’architecture, d’urbanisme, d’histoire de l’art et de beauté. Ça devait être assez naturel pour toi d’écrire un personnage de prof en histoire de l’art.
    Kev Lambert : Je suis d’accord, mais je n’ai pas de spécialité là-dedans, je n’ai pas le vocabulaire ni les connaissances d’un.e historien.ne de l’art. Je m’intéresse moins au milieu de l’histoire de l’art qu’à cette forme créée par Louise Bourgeois, qui est tellement étrange. On ne sait pas si ce sont des choses qui naissent ou qui s’enferment. Est-ce que c’est sexuel? Est-ce des phallus ou des seins? Masculin ou féminin? Ces questions-là sur l’ambiguïté formelle m’interpellent. Ça éveillait mes neurones.
    Alice est une femme tourmentée, insatisfaite de sa personne, qui analyse beaucoup, qui envisage un déséquilibre causé par ses hormones, qui sent une force agir en elle.

    Elle est convaincue d’avoir commis quelque chose de grave ou d’avoir la prémonition qu’elle va commettre un truc majeur. Quel plaisir as-tu ressenti à écrire ce chaos intérieur?
    Kev Lambert : Je voulais réfléchir à partir de cette forme : je voyais l’œuvre de Louise Bourgeois comme plein de petites pensées qui apparaissent, disparaissent et des fois se mangent entre elles. Je voulais réfléchir au sens de ces choses qui surgissent dans notre tête et qu’on appelle des pensées. On a tendance à leur donner du sens, mais parfois, elles n’en ont pas du tout. On pense souvent des choses qui sont à l’inverse de nos valeurs et de ce qu’on souhaite vraiment. Bref, je voulais mettre en scène un personnage qui n’a pas du tout de distance avec ses pensées et qui souffre de son inconscient.

    Poses-tu un regard acide sur le monde universitaire dans ton livre?
    Kev Lambert : L’université n’est pas un bon endroit pour les paranoïaques comme Alice. Il faut toujours prouver quelque chose. Même les profs de grande expérience sont encore évalué.es après des années. C’est un milieu qui peut rendre les gens fous. On n’y atteint jamais une forme de plateau ou de sécurité à 100 %. Comme Alice cherche toujours à se prendre en défaut, elle est très sensible aux situations où les autres la prennent en défaut, aux enjeux de pouvoir et de domination. Sa grande peur est qu’on sache qu’elle a des pensées négatives envers son étudiant. En plus, il est ambigu comme les pustules de Louise Bourgeois : on ne sait pas s’il est sympathique ou menaçant.

    Tu parles de transidentité subtilement au début avant d’y aller avec des passages de plus en plus frontaux. Comment décris-tu ton approche?
    Kev Lambert : Je voulais écrire sur ce que c’est d’être une conscience pensante dans un monde qui t’est hostile. La haine qu’Alice a envers elle-même n’est pas étrangère à l’hostilité que le monde a envers elle ou les gens comme elle. Elle reçoit la violence transphobe du monde de manière assez frontale. En même temps, c’est quelqu’un qui n’est pas à l’aise avec sa colère et son agressivité, qu’elle voit comme un symptôme de quelque chose de malsain, alors que c’est normal d’en ressentir. Je trouvais ça intéressant de la sentir aussi tiraillée. Je voulais que la transidentité fasse partie du personnage, sans faire un texte didactique sur ce que c’est, être trans.

    Comment vis-tu ta propre transition dans l’œil du public?
    Kev Lambert : Je n’ai pas l’impression d’être dans l’œil du public. La majorité du temps, je suis chez moi et personne ne me voit. De temps en temps, je vais dans les médias. Cela dit, il y a des anxiétés que j’ai que d’autres auront moins. Par exemple, si je change de nom, est-ce que les gens vont comprendre que c’est moi qui ai écrit le prochain livre? Ensuite, quand tu es de gauche et dans l’œil public, tu reçois de la haine, c’est inévitable. Par contre, les gens s’en prennent plus à ma façon de me présenter qu’à mes idées. Quand des clips vidéo irculent sur les réseaux sociaux, les commentaires hostiles portent souvent davantage sur mon apparence. J’essaie de me détacher, mais ça finit toujours par faire son chemin.

    INFOS | Le roman Cumul 1, de Kev Lambert, paraît le 25 mars 2026, aux éditions Héliotrope, 140 pages. L’adaptation théâtrale de Que notre joie demeure est à l’affiche au TNM, jusqu’au 19 avril : https://tnm.qc.ca

    L’adaptation théâtrale de Querelle de Roberval, sera présentée à Val-d’Or (Théâtre Télébec), le 29 mars 2026 ; à Jonquière (Salle Pierrette-Gaudreault) du 10 au 12 avril 2026; et à Montréal (Festival TransAmériques – Théâtre Jean-Duceppe) les 30 et 31 mai et les 1er et 2 juin 2026.

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité