Avec ce troisième tome, Gengoroh Tagame mène sa trilogie vers une conclusion aussi attendue que brutale pour Ginjiro, un ancien marchand imbu de lui-même dont l’arrogance s’effondre peu à peu, jusqu’à le précipiter dans l’enfer d’un bordel du Japon de l’ère Meiji, où il est réduit à l’état d’esclave sexuel.
Dans les tomes précédents, Ginjiro se rebellait encore contre ses bourreaux, porté par ses derniers éclats d’arrogance et de fierté. Cette époque semble toutefois révolue : même s’il espère toujours retrouver sa liberté, il réalise avec effroi que le conditionnement auquel il a été soumis l’a profondément transformé et qu’il sent émerger en lui la « catin » dont il se moquait naguère.
Afin que sa servitude lui soit constamment rappelée, ses tétons et sa verge sont percés de grelots qui tintinnabulent au moindre frémissement de plaisir, d’où le sobriquet de « catin à la clochette » dont on l’affuble. Ginjiro constate bientôt qu’il n’est plus maître de son corps ni de son esprit et se surprend à quémander une domination pour laquelle il n’avait jadis que mépris. Quelques brèves scènes peuvent d’ailleurs être difficiles à regarder, notamment celles faisant intervenir des excrétions corporelles.
Ginjiro n’est toutefois pas le seul à s’être transformé au fil des ans : Tagame lève aussi le voile sur ce qui se joue chez certains de ses bourreaux. C’est notamment le cas de monsieur Saigô, qui prétend n’éprouver pour lui que de la haine. Sa fureur grandit pourtant à mesure qu’il refuse d’admettre que les punitions infligées sont devenues une fin en soi et que la frontière entre son désir de vengeance et le désir tout court s’amenuise.
Fidèle à une tradition bien ancrée dans le manga japonais, le récit laisse planer la possibilité d’un dénouement tragique. Ginjiro parviendra-t-il à s’échapper de sa prison physique? Et même s’il y arrive, pourra-t-il vraiment se libérer de celle qui existe désormais en lui? La conclusion en surprendra sans doute plusieurs, tout en demeurant parfaitement cohérente avec le mélodrame romantique qui traverse une bonne part de l’œuvre de Tagame, notamment la trilogie Goku.
Ce dernier opus conclut de main de maître une œuvre qui pousse à l’extrême les thèmes de la souffrance, du désir, de la domination et de la transformation identitaire. Le volume est également accompagné d’une note rédigée en 2002 et d’une postface de 2012, dans lesquelles l’auteur revient sur la création de la trilogie. On y apprend notamment qu’en amorçant la série, en 1994, Tagame s’est inspiré d’un acteur japonais de porno gai populaire pour concevoir Ginjiro : un homme qui, dix-huit ans plus tard, était toujours son conjoint.
Pourquoi le titre Fleur d’argent? Difficile de l’affirmer avec certitude, mais la traduction demeure fidèle au japonais Shirogane no Hana, où hana signifie « fleur » et shirogane renvoie à un argent blanc ou métallique, mais aussi à une blancheur évoquant la neige. On peut y voir l’image d’une fleur dure, presque métallique, qui résiste à tout, mais que ses bourreaux forcent peu à peu à éclore. Et puisque l’histoire s’achève sous des volutes de neige, on pourrait aussi imaginer que cette fleur finit par s’y déposer.
INFOS | Fleur d’argent (volume 3 de 3) / Gengoroh Tagame. Paris : Dynamite, 2026, 278 p.

