En regardant Les Filles de Caleb récemment, j’ai vu, autour des amours entre Émilie Bordeleau et Ovila Pronovost, une histoire d’intolérance, de peur et de fausses croyances qui m’a fait penser au traitement réservé aux personnes trans. Comme si ce classique témoignant de la fin du 19e siècle faisait écho aux enjeux de 2026.
Vous pouvez (re)découvrir ce moment en visionnant le 3e épisode de la série sur l’extra de TOU.TV : Lazare Pronovost, l’un des frères d’Ovila, fait une crise d’épilepsie dans l’école de rang. À l’époque, on surnommait cette maladie méconnue « le grand mal ». Dès ses premiers symptômes, certains enfants se mettent à crier. D’autres, qui connaissent la maladie ou dont le cœur parle en premier, viennent en aide au garçon. Soudain, une jeune fille, Marie, clame que c’est le diable qui se manifeste!
À la récréation, elle raconte des histoires de peur aux autres. Leur enseignante, Émilie, répond que Lazare est simplement malade et elle souhaite que la fillette réfléchisse à son pupitre. Celle-ci se braque et va chercher ses parents. La mère surnomme l’enseignante la démone. La fillette ment en disant avoir reçu une claque au visage. Le père frappe Émilie. La mère dit qu’il faut utiliser de l’eau bénite quand le grand mal s’en prend à quelqu’un. Puis, le père menace de lui faire perdre son emploi. Quand il rapplique avec les commissaires de l’école, il affirme vouloir protéger les enfants. Les commissaires – dont fait partie le papa du petit Lazare – en viennent aux coups. Le père en furie affirme que c’est un péché de laisser sortir un enfant comme lui sur la place publique. Le papa de Lazare, Dosithé Pronovost, n’en revient pas que le père de Marie croie à ces histoires de diable. Ce dernier, aveuglé par la haine, réplique : « L’important, c’est pas que ce soit vrai. L’important, c’est que ça fait peur au monde! ». Dosithé rétorque que le grand mal n’a rien à voir avec la maladie de son fils et que si l’autre homme avait quelque chose entre les deux oreilles, il comprendrait ça.
Près de 130 ans plus tard, je vois les parallèles entre nos deux époques. On dit souvent que les mécanismes d’intolérance face aux personnes trans sont les mêmes que ceux à l’égard des gais et des lesbiennes il y a 50 ans. C’est indéniable. Toutefois, j’ai été surpris de constater qu’on pouvait en dire autant des années qui ont servi d’inspiration aux Filles de Caleb.
Allons-y un morceau à la fois. D’abord, une enfant, certainement influencée par les paroles que ses parents ont tenues à la maison, témoigne de sa méconnaissance d’un phénomène. Ensuite, on associe le phénomène au mal, on répand de fausses croyances au plus grand nombre et on cherche à exclure les personnes concernées. Sans oublier que Marie a menti en affirmant que son enseignante l’avait giflée, afin d’amplifier la colère de ceux qui l’écoutent. Ensuite, on s’en prend aux personnes alliées. Ici, Émilie est comparée à une démone. La fillette ajoute que son enseignante a l’air trop jeune pour son âge et qu’elle a probablement vendu son âme au diable en échange de la jeunesse.
Le père menace de lui faire perdre son travail, parce qu’elle a protégé son élève malade. Puis, il cherche d’autres façons de la discréditer en critiquant le fait qu’elle nourrit des enfants pauvres avec ses propres rations de soupe et qu’elle ose demander un deuxième poêle à bois parce qu’elle gèle en hiver. Le patriarche renchérit en disant être tanné de se faire regarder de haut par une jeune femme qui se pense plus fine que les autres. Lire ici : quand il croise quelqu’un de plus éduqué que lui, il ne peut composer avec son sentiment d’infériorité et son manque d’éducation, alors il doit s’en prendre à la personne qui possède le savoir. Comme tous les conservateurs de notre époque qui veulent réduire les gens « éveillés » à des « wokes de bas étage » après avoir détourné le sens du mot.
Pire encore, le père furieux prétend vouloir protéger les enfants : ce fameux argument qui semble impossible à contredire, puisque personne ne peut être contre la protection de ces êtres sans défense. Malheureusement pour lui, quiconque possède un minimum de connaissances et de sens critique peut comprendre que l’épilepsie n’est pas contagieuse, tout comme les personnes trans qui vivent alignées avec leur vraie nature n’enlèvent rien au reste de la population.
Le clou de son argumentaire : « l’important, c’est pas que ce soit vrai, mais que ça fait peur au monde ». Comment mieux résumer ce qui trouble nos sociétés depuis la nuit des temps? On ne se préoccupe pas des faits, de la science ni de la vérité. On se concentre sur nos réflexes primaires et sur notre besoin d’étouffer la peur. Quitte à faire souffrir des personnes qui ne nous veulent aucun mal.
Aujourd’hui, je vous le demande : de quel côté serez-vous? Celui des arriérés de la peur ou celui des bienveillants du savoir?

