Dimanche, 10 mai 2026
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    Entrevue avec Junna Chif, rendre visibles les invisibles

    Comment les personnes en situation de handicap vivent-elles leur sexualité? Dans son premier long métrage, Invisibles, la réalisatrice québécoise Junna Chif raconte l’histoire d’Elizabeth, une travailleuse du sexe (Nadia Essadiqi, connue en musique sous le nom de La Bronze) qui décide d’offrir ses services aux personnes en situation de handicap. Le film, présenté en première mondiale en Estonie, puis au Québec au festival CINEMANIA, vient de prendre l’affiche à la mi-mars. Entrevue avec la réalisatrice.

    Qu’est-ce qui t’a mené à faire ce film?
    Junna Chif : Il y a environ 9 ans, j’allaitais mon bébé et j’étais en train de lire plein d’articles, puis je suis tombée sur un article qui racontait qu’une travailleuse du sexe avait commencé à avoir une clientèle de personnes en situation de handicap et que, finalement, elle est tombée amoureuse d’un de ses clients, ils se sont mariés, et cetera.

    La relation amoureuse ne m’a pas tant intéressée. Ce qui m’a intéressée, c’était la situation des personnes en situation de handicap — parce qu’on n’en parle pas, on dirait qu’ils ne sont pas présents dans notre société, ils ne sont pas visibles — et, en plus de ça, leur sexualité. L’autre chose, c’était le travail du sexe en lien avec les personnes en situation de handicap. Parce que, souvent, quand on parle de travail du sexe, c’est péjoratif : c’est de l’exploitation, c’est lié à la drogue, au juvénile…

    Tout ça n’est pas du travail du sexe. Tout ça est de l’exploitation.

    Comment as-tu fait pour approfondir tes connaissances sur les réalités des travailleuses du sexe et des personnes en situation de handicap?
    Junna Chif : J’ai commencé à me renseigner là-dessus, puis je suis allée me former en France pour devenir assistante sexuelle pour personnes en situation de handicap. Je voulais vraiment comprendre le personnage. Je ne l’ai pas pratiqué, mais je voulais vraiment comprendre le plus possible les personnages. Puis, en revenant de France, j’ai fait beaucoup d’entrevues auprès de travailleuses du sexe puis de personnes en situation de handicap pour vraiment parler de leur réalité. C’est de là qu’est venue l’idée de prendre le film d’un point de vue sex-positif et non victimisant, parce que justement le genre de personnes que je rencontrais. Je ne rencontrais pas de victimes. Je ne rencontrais personne qui avait besoin d’être sauvée.

    J’ai rencontré des femmes fortes, qui avaient envie de faire cette job-là. Les personnes en situation de handicap, quand je leur parlais de sexe, ça allait super bien, parce que pour une fois on parle d’eux et de sexe. Ils ont la même sexualité que n’importe qui d’autre. C’est eux qui ont une des meilleures réceptions du film. Ils m’ont dit : « Bon, il était temps qu’on [montre] qu’on n’est pas des victimes et qu’on ne soit pas rabaissés ». D’ailleurs, plusieurs de ces personnes m’ont dit : « On aimerait avoir des personnages badass. Genre, on aimerait avoir une personne en situation de handicap qu’on n’aime pas, tu sais ». Elles ajoutent : « Quand on nous voit, on a tout le temps l’air gentils, avec plein de bonnes valeurs, mais il y a des trous de cul parmi nous… ». Ça m’a vraiment fait un déclic : si on veut normaliser quelque chose, il faut qu’il y ait de tout. Et il y a un peu ça dans le film.

    As-tu eu des craintes en sortant ce film, vu les enjeux que tu abordes?
    Junna Chif : Je me suis dit, en sortant ce film-là, que c’est sûr que ça va être controversé. Il y en a qui ne seront pas d’accord puis je vais me faire lancer des pierres par des abolitionnistes, ceux qui sont contre le travail du sexe. C’est pour ça qu’il y a [une scène dans le film où] je suis comme : « Ben on va écouter les abolitionnistes aussi, on va écouter l’autre bord ».

    L’autre chose, c’est que c’est l’histoire d’une travailleuse du sexe en particulier. Je sais que je pourrais peut-être avoir un « backlash » de personnes qui disent : « Ben c’est pas de même que ça se passe tout le temps », puis aussi de travailleuses du sexe. En fait, j’ai eu un très beau retour des travailleuses du sexe, mais ça se peut qu’il y en ait d’autres qui disent que ça ne les représente pas, puis c’est correct, parce que ce n’est pas l’histoire de tout le monde. C’est un film, c’est un point de vue. C’est une histoire, même si c’est inspiré de nombreuses autres histoires. Mais je me suis dit que j’allais prendre le risque, parce qu’il y a des choses qui doivent être dites.

    Tu dis avoir rencontré plusieurs personnes en situation de handicap pour préparer le film. As-tu rencontré des personnes LGBTQ+ parmi elles?
    Junna Chif : J’en ai rencontré. Dans les premières versions du scénario, il y avait une femme en situation de handicap qui voulait avoir les services d’Elizabeth. Mais, finalement, je l’ai enlevée parce que sinon le film aurait fait comme 5 heures de temps. Il fallait que je choisisse un angle en particulier. J’ai quand même laissé un petit « hint » qu’il y a de tout et que ces personnes existent. Et j’avais quand même besoin de l’insérer, parce que sinon je sentais que je tassais une grosse partie de la population.

    Ton film laisse de la place aux personnes queers, notamment à travers des scènes de burlesque. C’était important pour toi d’inclure ça dans ton projet?
    Junna Chif : Oui, vraiment. Pour moi, c’était super important d’avoir un gars qui fait une performance burlesque, parce que le burlesque, ce n’est pas juste des femmes. C’est surtout des femmes, faut le dire, mais ça a tellement changé à travers le temps. En plus, dans le burlesque, ce qui est le fun, c’est qu’il y a également une très grande diversité des corps, ce qui se relie aussi avec les mentalités LGBTQ. Pour moi, c’était important d’avoir une telle représentativité, parce que je ne voulais pas juste montrer des filles super minces et être dans le cliché. Par ailleurs, dans les travailleuses du sexe, il y en a beaucoup qui sont dans la communauté LGBTQ. Même une grosse partie. Il y en a qui sont lesbiennes mais qui voient des gars pour leur job. Le côté LGBTQ est hyper inclus dans le film.

    INFOS | Le film Invisibles de la réalisatrice québécoise Junna Chif est présentement à l’affiche. https://www.funfilm.ca

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