Après l’engouement mondial suscité par la série Heated Rivalry, j’ai eu envie de découvrir d’autres productions télévisuelles signées Jacob Tierney. Je me suis donc tourné vers Shoresy, une série elle aussi plongée dans l’univers du hockey, dont cinq saisons sont actuellement accessibles sur Crave. Et pour reprendre les mots de plusieurs de ses personnages : c’est franchement fucking bon !
Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas, j’ai autant d’intérêt pour le hockey que pour la marmelade au hareng salé. Après seulement quelques minutes du premier épisode, j’étais cependant complètement accro, happé par le rythme et l’humour décapant de cette comédie sportive, créée par Jared Keeso. La série met en en scène Shoresy (Jared Keeso), un hockeyeur délicieusement vulgaire, obsessionnellement compétitif et prêt à tout pour sauver les Bulldogs, une équipe senior AAA de Sudbury, en Ontario, menacée de disparition après une cuisante série de défaites.
Chacune des cinq saisons de six épisodes suit un arc qui explore les coulisses d’une équipe ancrée dans la loyauté, le sacrifice et une haine viscérale de la défaite. Dans la première, Shoresy se jure qu’ils ne perdront plus jamais; dans la seconde, ils affrontent une équipe étatsunienne particulièrement baveuse; dans la troisième, on assiste à une compétition avec la crème des équipes canadiennes; la quatrième se situe dans l’intersaison alors qu’ils deviennent les mentors d’une jeune équipe locale et sont confrontés au surréaliste problème de l’hélicobite (faire l’hélicoptère avec son pénis); dans la cinquième, ils affrontent une redoutable équipe européenne (et l’angoisse de la fin annoncée du placage au hockey).
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(Faire l’hélicoptère dans le vestiaire, Shoresy, S4E2)
La série se démarque par la précision avec laquelle elle brosse des personnages aux personnalités bien campées, auxquels on s’attache presque instantanément. Elle se distingue également par la diversité de ses représentations : personnages féminins hauts en couleur, communautés autochtones, personnes issues de divers horizons ethnoculturels et de différentes provinces, y compris le Québec, avec la présence de figures québécoises incarnant parfois leur propre rôle. C’est notamment le cas du défenseur Jonathan-Ismaël Diaby (surnommé Dolo), de Laurence Leboeuf et de Mari-Mai. À noter que les propriétaires des Bulldogs sont trois femmes redoutables et sexy dont deux autochtones et une queer, Ziig (Blair Lamora).
Le charme et la qualité des personnages sont tels qu’on se retrouve devant la situation absurde où chacun se révèle un coup de cœur. Cela dit, au-delà de Shoresy lui-même, mon cœur fond pour Jory Jordan (Maclean Fish), un jeune journaliste qui assène des rafales de questions irrévérencieuses, sans jamais laisser la moindre chance à son invité d’y répondre : « Je serais-tu capable de débarrer ton cell par reconnaissance faciale en le plaçant devant l’anus ou le scrotum d’un bulldog anglais de 14 ans ? »
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(Entrevue avec Jory Jordan, Shoresy, S5E5)
Même son de cloche pour trois fier-à-bras autochtones – Jim, Jim et Jim – qui sont chargés de brutaliser leurs adversaires sur la glace, mais également responsables de l’équipe de Génies en herbe de la prison locale. Brève, mais également marquante apparition des frères mafieux Policetri dont les visages sont figés dans un masque d’étonnement perpétuel.
L’un d’eux, reconnaissable à sa bouche constamment arrondie en un « O » de stupeur, se révèle par ailleurs très populaire dans les bars gais. Il faut finalement souligner Big Sexy, une perruche qui lance des « mangeux de marde » bien sentis à tout moment.
Cette ménagerie de personnages aussi absurdes qu’attachants évolue dans un univers saturé d’insultes cultes qui déclenchent l’hilarité à un rythme quasi constant : « As-tu remarqué qu’il y a seulement quelques lettres de différences entre Nordiques et No Dicks »; « Chaque fois que j’prends ta mère par en arrière, ça fait le même bruit que quelqu’un qui court en gougoune ». Difficile aussi d’oublier l’épisode où l’énumération frénétique des noms des joueurs islandais se transforme en véritable exercice de diction.
Sous son humour cru, Shoresy propose par ailleurs une relecture de la masculinité sportive, en déconstruisant avec finesse la virilité toxique et en normalisant l’intimité émotionnelle entre hommes : la vulnérabilité, les gestes d’affection, le soutien ainsi que le droit de pleurer ou de douter. Si aucune intrigue queer n’occupe véritablement le devant de la scène — malgré l’inoubliable détour par un bar gai bear à la suite de la production d’un calendrier sexy —, la remise en question des rôles masculins et féminins s’avère étonnamment nuancée et rafraîchissante, sans jamais verser dans le didactisme. Au cœur des cavalcades d’insultes émergent même de véritables éclats de lucidité : « Tu ne peux pas regarder la route et le rétroviseur en même temps ».
Sur le plan cinématographique, Shoresy présente le hockey à l’aide d’une caméra immersive, mobile et rapprochée, plongée au cœur de l’action afin de restituer la vitesse, la brutalité et l’impact physique du jeu. Plans serrés, ralentis ponctuels et montage nerveux confèrent aux séquences une énergie proche du cinéma d’action. La présence d’anciens hockeyeurs à l’écran permet en outre de capter des scènes de jeu sans artifice excessif, ancrées dans une physicalité crédible.
Cette approche contraste avec Heated Rivalry, où la patinoire constitue avant tout un espace symbolique et émotionnel, centré sur les regards, les nondits et la tension affective. Là où Shoresy cherche à faire ressentir ce que signifie jouer au hockey dans toute sa réalité corporelle, Heated Rivalry s’intéresse à ce que le hockey permet ou entrave émotionnellement : aimer, se cacher, choisir. Les deux œuvres se répondent donc avec justesse : l’une filme le hockey depuis l’intérieur du vestiaire, l’autre l’utilise comme décor tragique et romanesque d’une histoire d’amour sous contrainte.
Enfin, impossible de passer sous silence l’excellence du doublage français québécois, qui confère à la série un ancrage culturel absolument inégalé. Le choix assumé d’un doublage en joual permet de préserver la brutalité verbale, le rythme effréné et l’humour profondément déjanté de la version originale.
Les jurons y sont ainsi remplacés par un arsenal de sacres bien de chez nous, tandis que les traits d’esprit sont habilement adaptés au contexte québécois. Les insultes diffèrent donc dans leur formulation, mais remplissent exactement la même fonction narrative. Le résultat est tout simplement irrésistible : après y avoir goûté quelques minutes, il m’a été impossible de revenir à la version originale.
Soyez par ailleurs rassuré : une saison 6 est d’ores et déjà annoncée pour 2027. Au bout du compte, la série a accompli le tour de force de susciter chez moi le rire comme les larmes (en saison 3) et, plus étonnant encore, de me faire aimer le hockey.
INFOS | Les cinq saisons de Shoresy (Shoresy : le salaud du hockey) sont disponibles en anglais et dans un iconique doublage français québécois sur Crave.

