Jeudi, 21 mai 2026
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    La fabrique est ma loi

    Depuis des dizaines d’années, Victor Deville est affecté à la même cuve de production alimentaire, condamné à une routine mécanique consistant à y déverser un liquide visqueux. Une vie terne et répétitive où chaque journée se confond avec la précédente, jusqu’à l’irruption inattendue d’une chauve-souris dans son appartement.

    Cette rencontre vient fissurer la routine imposée par la Fabrique, une entreprise-État qui régit chaque aspect de la société, réduisant les individus à de simples rouages dédiés à l’optimisation de la productivité. Les variations d’humeur ou de santé y sont étroitement surveillées grâce à des capteurs implantés dans les corps. Amour, travail et loisir se trouvent ainsi régis par une logique comptable implacable, où toute différence est perçue comme une faille. Penser ou désirer autrement constitue un risque, et la moindre déviance devient une menace qu’il faut maîtriser à tout prix.

    Victor n’est cependant pas tout à fait semblable aux autres. Il est classé parmi les H, une catégorie dont chacun de représentants doit arborer le symbole sur son badge, marque visible et permanente de sa différence. Comme on lui a asséné à de nombreuses reprises, cette marque est « celle des gens dominés par leur narcissisme et attirés par celles et ceux qui leur sont identiques. […] Leurs défis sont nombreux et leur nature, très — trop — sensible, les rend souvent peu aptes à la survie. Pourtant, les H peuvent jouir d’une vie normale.

    À condition, bien entendu, de ne pas menacer l’équilibre collectif si chèrement obtenu par la majorité. » Alors même qu’il est contraint de cheminer au cœur de l’appareil étatique qui tente de l’aider (le contrôler), Victor rencontre Léo Saint Pierre, lui aussi de catégorie H. L’irruption de cet autre semblable fissure soudainement une brèche dans la grisaille de son existence et lui laisse entrevoir la possibilité d’un ailleurs clandestin, d’une résistance intime. L’auteur, Florian Grandena, nous entraîne dans une dystopie qui s’abreuve à même le terreau d’œuvres comme 1984 de George Orwell, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, La Métamorphose et Le Procès de Kafka, ainsi que le film Brazil de Terry Gilliam.

    Le récit y égrène d’ailleurs plusieurs clins d’œil significatifs, à commencer par le numéro de la cuve à laquelle Victor est affecté : 451. Là où, chez Bradbury, ce chiffre désigne la température à laquelle le papier — et avec lui la connaissance — s’embrase et est réduit à néant, il renvoie ici à une cuve produisant une pâtée alimentaire dont on tente de masquer la fadeur. Le goût ne sert ici plus à prendre du plaisir : il devient un leurre destiné à masquer le vide. Dans les deux cas, le récit renvoie au constat d’une déconnexion progressive de l’humain avec ce qui le rend pleinement vivant. Le roman s’impose comme une œuvre à la fois dérangeante, passionnante et poétique qui s’inscrit dans la grande tradition des romans dystopiques en révélant l’absurdité d’une société fondée sur le contrôle total, tout en affirmant que, même dans ses formes les plus oppressives, une résistance — intime, mais tenace — demeure toujours possible.

    INFOS | La Fabrique est ma loi / Florian Grandena. Montréal : Éditions Tête Première, 2026. 174 p. (coll. Tête ailleurs)

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