Vendredi, 28 janvier 2022
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    Oscar Wilde – La tragédie de l’absolu : “Le procès d’Oscar Wilde” / “Les aventuriers de l’absolu” de Tzvetan Todorov

    Dans Les aventuriers de l’absolu, où il étude le cas de trois écrivains, dont celui d’Oscar Wilde, Tzvetan Todorov affirme que les grands artistes placent au cœur de leur existence une aventure, celle de l’absolu.

    Pour Wilde, par exemple, cet absolu est atteint selon les seules exigences du beau. Pour lui, toute vie bonne se traduit par une vie belle. Érudit, brillant, dandy, il a logé sa vie entière à l’enseigne du beau pensant que celle de tous devait ressembler à la sienne. C’est ainsi que tout ce qu’il faisait, disait et écrivait le distinguait et lui avait permis de se rendre au sommet de la gloire. Comment se fait-il qu’au moment même où il parvient à son idéal tout s’écroule? 

    Le procès d’Oscar Wilde, publié pour la première fois en français, présenté par le petit-fils de Wilde et qui reproduit l’intégralité du procès en diffamation qu’avait intenté l’écrivain à John Douglas Queensberry, le père de son amant, qui l’avait accusé de «poser au sodomite», permet de revenir sur les faits qui ont amené à la déchéance celui qui deviendra la victime emblématique des hypocrisies de son temps.

    En 1895, à l’âge de 41 ans, Oscar Wilde est au faîte de sa renommée. Quand le père de lord Alfred Douglas Queensberry, surnommé Bosie, l’accuse de pratiquer la sodomie, et ce, dans une Angleterre où l’homosexualité est condamnée légalement, quatre pièces de lui sont jouées à Londres; il en écrit une autre en français, Salomé; il voyage, va à Paris, à Naples; fréquente les grands restaurants où il a ses salons privés; il est riche, etc. En plus, il est marié et a deux fils. Son destin basculera cette année-là.

    Quoique habitué aux insultes, Wilde est parvenu à affirmer l’originalité de son génie. Les rumeurs sur son homosexualité vont bon train, mais, dans la mesure où celle-ci n’est pas affirmée publiquement, il se sent libre de faire ce qu’il lui plait. Tant et tellement qu’il devient imprudent. La prostitution masculine fleurit et, dans son sillage, les maîtres chanteurs pullulent. Les scandales ne sont pas rares et touchent souvent la classe politique qui réussit à les étouffer. Ses relations sexuelles avec des garçons qu’il paie lui paraissent sans conséquence ; il recherche en eux l’idéal grec. Le père de Bosie lui tendra un piège – dans lequel il tombera pour ne plus en ressortir.

    Les aventuriers de l’absolu / Tzvetan Todorov

    Lorsqu’il amène, poussé par Bosie, le marquis de Queensberry devant les tribunaux, Oscar Wilde n’est absolument pas conscient de sa vulnérabilité tant il est enivré par sa propre puissance d’artiste. Il veut prouver publiquement que le propos du marquis est une calomnie — alors que sa conduite n’est plus un secret. C’est un homme reconnu et il ne peut vivre que par cette reconnaissance, par ce regard d’autrui sur lui ; il est tout entier dans le paraître, dans cette nécessité dont il a fait sa loi, ignorant ainsi celles qui régissent la société.

    Il croit profondément en sa personnalité, à la fiction de sa position sociale. Pour lui, les questions morales se résument à des questions esthétiques, la littérature et l’art sont ses seules références. « Je me préoccupe exclusivement de littérature, c’est-à-dire de l’art. Le but n’est pas de faire le bien ou le mal, mais d’essayer de créer quelque chose qui aura une certaine forme de beauté », clame-t-il durant son procès.

    La lecture des comptes rendus de ce premier procès est accablante. On s’acharne littéralement sur lui. Les questions de l’avocat de la Couronne sont de véritables forces de frappe ; leurs répétitions deviennent oppressantes ; elles sont faites pour détruire Oscar Wilde. Au fur et à mesure que sont évoquées sa vie et son œuvre (Le portrait de Dorian Gray est déposé comme pièce à conviction), on sent que l’écrivain est cerné, encerclé, emprisonné déjà par la tournure des événements.

    Les prostitués parmi lesquels il avait évolué périlleusement ont été soumis au chantage, et leurs témoignages abondants et éloquents recueillis par la Couronne permettent de le questionner sur ses relations avec eux. Lui, qui ignore ces témoignages, nie tout, ment effrontément. Il ne veut absolument pas défendre l’homosexualité — et tant pis pour ceux qui pensent encore aujourd’hui qu’il s’est dévoué à sa cause !

    Il perd son procès – ce qui veut dire que le père de Bosie a raison. Plutôt que fuir comme le lui avaient conseillé ses amis, Wilde reste à Londres où il sera arrêté, accusé d’outrage aux bonnes mœurs et de sodomie, soumis à un nouveau procès et condamné à deux années de travaux forcés.

    Après avoir purgé sa peine, il s’exile en France, mais ne pourra plus écrire. Son idéal d’accomplissement de soi, d’une vie conçue comme une œuvre d’art ne pourra plus se concrétiser dans des œuvres nouvelles. Il est brisé. Il avait pu exploiter ses dons littéraires dans une vie de plaisir, mais dorénavant il vit une vie de paria et son inspiration ne revient plus. C’est une épave.

    Son ancienne conception de la littérature ne peut plus lui servir. Il a perdu cette disposition d’esprit et cette attitude envers le monde qui le faisaient écrire des comédies. Or, il n’est pas doué pour le pathétisme et ne peut absolument pas écrire de drames : « Je ne suis pas fait pour chanter la souffrance », écrit-il à un ami.

    Malheureux et solitaire, il n’est plus la source de ses propres valeurs, car il n’attire plus l’attention. Sa vie est devenue une tragédie, lui qui voulait la réussir sous le signe du plaisir et de la beauté. Il pensait pouvoir choisir son destin, mais le destin a infléchi sa vie. Il a été vaincu. Il meurt d’une méningite cinq ans après sa condamnation.

    Le procès d’Oscar Wilde : Transcription intégrale des comptes rendus d’audience / Réunis par Merlin Holland. Préface de Merlin Holland. Traduit de l’anglais par Bernard Cohen. Paris, Stock: 2005, 423p.

    Les aventuriers de l’absolu / Tzvetan Todorov. Paris: Robert Laffont, 2006. 278p.

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