Mercredi, 30 novembre 2022
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    La littérature, la mort : “LA MORT PROPAGANDE” d’Hervé Guibert / “BERNARD-MARIE KOLTÈS” de Brigitte Salino

    Ils étaient beaux, gracieux, magnifiques. L’un avait des cheveux bouclés blonds; l’autre, bouclés bruns. Ils étaient talentueux et leur écriture était splendide. L’un était romancier; l’autre, dramaturge. D’une génération d’écrivains qui a éclos au début des années 1980, ils ont été emportés par la première vague du sida avant de devenir des classiques, des références artistiques. 

    Le premier s’appelait Hervé Guibert (1955-1991); le second Bernard-Marie-Koltès (1949-1989). Deux livres, une réédition et une bibliographie, nous permettent de ne pas oublier combien ces jeunes auteurs ont dépoussiéré la littérature française, roman et théâtre, l’ont métamorphosée en quelque chose d’unique et d’éblouissant en lui infusant un sentiment d’étrangeté et de familiarité.

    Quoiqu’imprégnée de lyrisme et d’absolu, d’impudeur et d’excès, leurs œuvres sont différentes, surtout dans leur inspiration. Guibert mettait en scène sa vie, ce que ne fera jamais Koltès, qui tirait la matière de ses créations de ses voyages en Afrique, au Guatemala, au Mexique et à New York, en leur donnant un surplus de sens : les rapports sociaux (la misère, l’exploitation du travail, le racisme, etc.).

    Le premier écrivait beaucoup, très vite, les bonheurs d’écriture venaient facilement sous sa plume et il fut reconnu rapidement. Pour le deuxième, la gestation des œuvres était douloureuse; il prenait parfois jusqu’à trois ans pour mettre au point une pièce; le succès tant artistique que financier tardera longtemps. Si tous les deux étaient fascinés par la perdition, la plongée dans le risque, la violence et la débauche sexuelle, ils avaient toutefois vis-à-vis de l’homosexualité — et plus tard, du sida — une attitude opposée.

    Hervé Guibert les exposera, s’en délectera publiquement; Bernard-Marie Koltès, comme son tempérament le lui commandait (il était doux et timide), n’en parlera pas dans ses pièces (il se mettait en colère quand on laissait entendre que les deux hommes de Dans la solitude dans les champs de coton pouvaient être gais). À l’impudeur de l’un (Guibert en objet de lui-même) répondait la réserve intransigeante de l’autre, un Koltès séparant irrémédiablement le théâtre de ses pratiques sexuelles.

    Quand Hervé Guibert est mort, il avait derrière lui une œuvre impressionnante (plus d’une trentaine de livres). Gallimard a eu l’excellente idée de rééditer ses premières proses intitulées La mort propagande, parues en 1977 grâce à Régine Desforges. Le livre cru, cruel, obscène, d’une violence inouïe, dont la relecture ébranle encore. Et surtout, il apparaît aujourd’hui prophétique dans sa manière de «fréquenter» la mort.

    Quand on sait que le sida sera le sujet complet de ses derniers titres, que Guibert se filmera pour la télévision française quelque temps avant sa mort, on ne peut être que stupéfait par des passages comme celui-ci : «Me donner la mort sur scène, devant les caméras. Donner ce spectacle extrême, excessif de mon corps, dans ma mort. En choisir les termes, le déroulement, les accessoires.»

    Pour cet écrivain, le corps est un laboratoire, son théâtre, cette «partition de chair et de douleur». En douze chapitres, il décrit des scènes où sexe et torture s’entrelacent. C’est précis et éclatant, sordide et sophistiqué, et pourtant d’une beauté irréductible.

    BERNARD-MARIE KOLTÈS / Brigitte Salino

    Pour Bernard-Marie Koltès, la vie était dure, insupportable. Son théâtre aurait pu être s’il s’était appelé Guibert un théâtre de la cruauté. C’est plutôt un théâtre existentiel qui s’appuie sur des problèmes réels (comme le racisme colonial). S’y exprime la tragédie de l’être dans une solitude irrémédiable. La mort y est extrêmement présente; elle en est en quelque sorte son inconscient.

    Et c’est l’amour qui établit – assez paradoxalement – l’idéologie du théâtre koltésien : tous ses personnages se dirigent vers les autres; on chemine pour être compris et accepté par l’autre, comme le confirme cette citation de Dans la solitude des champs de coton : « Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir».

    Brigitte Salino, critique au Monde, qui publie cette première biographie intitulée simplement Bernard-Marie Koltès, a le mérite de nous introduire dans la vie (quoique de façon discrète sur la sexualité de BMK) et l’œuvre de ce quêteur d’absolu, de cet homme fiévreux, qui errera de par le monde pour trouver la substance de ses pièces.

    Koltès nous apparaît comme un homme distant, replié sur lui-même, peut-être plus malheureux qu’il ne le laissait paraître. Mais c’était un auteur intensément libre, dont le théâtre, qu’il faut voir et lire, le rapproche de l’intensité des œuvres d’un Antonin Artaud et d’un Jean Genet.

    LA MORT PROPAGANDE / Hervé Guibert. Paris: Gallimard, 2009. 123p. (coll. L’Arbalète) Les œuvres de Guibert sont publiées principalement par les Éditions Gallimard.

    BERNARD-MARIE KOLTÈS / Brigitte Salino. Paris: Stock, 2009. 354p. Le théâtre de Koltès est publié par les Éditions de Minuit.

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